Ce fils d’Abdul-Meyid, né en 1849 et qui régnait depuis 1876, était mieux au courant qu’aucun de ses vizirs du procès relatif au chemin de fer d’Orient et ç’avait été par son ordre que Ferid-Pacha s’en était entretenu avec le romancier espagnol. Un beau jour, ce dernier eut la surprise de recevoir une invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan milliardaire. On sait que le Sélamlik, où il résidait personnellement, est bâti au sommet de la colline qui fait face au Bosphore et se compose de bâtiments construits successivement, les uns à la suite des autres, sans harmonie ni style. Rien des coûteuses fantaisies, des coquets pavillons, des jardins féeriques que l’on eût espéré en un pareil lieu. Il est délicieux d’entendre Blasco narrer cette entrevue, sous la redingote que lui avait prêtée Mizzi! A l’en croire, le souci de ne pas manquer à l’étiquette orientale l’aurait tellement préoccupé, qu’il en aurait oublié la légende suivant laquelle certains visiteurs, jugés suspects par le terrible autocrate, auraient mystérieusement disparu, au cours de semblables audiences, jetés sans doute, après une sanglante tragédie, dans les eaux discrètes du Bosphore. Mais, s’il sortit sain et sauf de la redoutable entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le Grand Vizir le chargeait de se rendre, à son retour à Madrid, chez M. Moret pour lui transmettre, au nom du Chef des Croyants, certaines informations confidentielles que l’on estimait, vraisemblablement, devoir influencer son verdict. Et, comme il était à prévoir, l’arbitre espagnol se prononça contre la Turquie...

Ce voyage de quinze jours devenu voyage de quatre mois équivalait à un désastre financier. Ce n’avaient été que réceptions en l’honneur de l’hôte illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle coûte cher partout, est particulièrement dispendieuse en cette terre classique du bakhchich, sévissant à tous les degrés de l’échelle sociale. Je citerai, comme particulièrement apte à illustrer la corruption officielle turque, une historiette que Blasco Ibáñez m’a confiée, un jour où il évoquait devant moi quelques-uns de ses souvenirs inédits de Constantinople. Un fonctionnaire des Affaires Etrangères turques était venu le trouver et, s’inclinant révérencieusement chaque fois qu’il prononçait le nom de son Souverain, avait annoncé qu’Abdul-Hamid, voulant lui donner une preuve toute spéciale de sa reconnaissance pour ses loyaux services, venait de lui accorder l’Etoile du Medjidié avec plaque en brillants. Cette nouvelle stupéfia Blasco. En républicain qu’il est, il avait, en 1906, sous le premier Ministère Clemenceau, accepté avec reconnaissance d’être fait, par la République Française, Chevalier de la Légion d’Honneur, Ordre illustre dont il est aujourd’hui Commandeur[36]. Mais devenir dignitaire de l’un des Ordres les plus prestigieux du Sultan Rouge? Non, cela dépassait, en vérité, les bornes permises de la turquerie. Il exposa donc à l’envoyé d’Abdul-Hamid que cet honneur le flattait extrêmement, mais que ses principes lui interdisaient de l’accepter. Sur quoi, le haut fonctionnaire, non sans jeter au préalable un regard prudent pour s’assurer qu’aucun importun n’entendait ses paroles, scanda, en les accompagnant de son sourire de diplomate, ce conseil sceptique: «Prenez toujours! Les brillants valent, au bas mot, dix mille francs!» De cet Ordre, Blasco ne reçut que le diplôme, un merveilleux parchemin tout couvert d’hiéroglyphes dorés. La plaque, commandée à l’un des bijoutiers du Sultan,—un juif d’origine espagnole nommé Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, la langue de ses lointains aïeux—eût sans doute été un chef-d’œuvre. On travaille lentement en Turquie et, de plus, le joaillier d’Abdul-Hamid entendait—hommage touchant à sa lointaine Hispania—réaliser une merveille de plaque. Hélas! tout arrive ici bas. Un beau jour, le Philippe II des Turcs—c’était en Avril 1909—s’entendit, dans un Fetvah du Sheik ul-Islam,—docile instrument des Jeunes Turcs,—déclarer indigne de régner plus longtemps. Et le Padischah, «ombre d’Allah sur la terre», laissa là les quatre mille femmes, presque toutes esclaves, de son haremlik. Il s’en fut, exilé pour toujours, à la villa Allatini, à Salonique. C’en était fait de ce politique avisé et peu scrupuleux. La plaque de Blasco qui attendait, à Ildiz-Kiosk, une occasion propice pour passer en Espagne, fut victime du pillage des palais du tyran déchu. Peut-être orne-t-elle, aujourd’hui, quelque poitrine de Jeune Turc? A moins que le ravisseur n’ait songé, lui aussi, que ce joujou brillant valait bien ses dix mille francs d’avant-guerre.

Les aventures orientales de Blasco Ibáñez faillirent avoir une fin tragique. Il avait traversé sans incidents les plaines désolées de la Thrace, franchi la Roumélie, la Bulgarie, la Serbie et approchait de Buda-Pest. C’était l’heure du petit déjeuner. Dans le dining-car de l’express de Constantinople, il occupait, avec trois inconnus de la foule bigarrée de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au moment où les premières maisons des faubourgs de Buda-Pest commençaient à fuir sur les glaces du wagon, un choc effroyable, suivi des craquements lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train venait d’être tamponné par un convoi qu’à la suite d’une négligence inexplicable, le chef de gare hongrois avait lancé sur la voie, à l’heure normale d’arrivée de l’express d’Orient, dont les deux premières voitures,—naturellement des troisièmes classes—avaient été pulvérisées par ce choc! Accident stupide, en une Europe Centrale que d’illustres niais prônaient comme l’exemplaire modèle de toute organisation méthodique, et rejetant un instant dans l’ombre de la légende les vieilles «cosas de España». Blasco sut en dégager la philosophie. Et, toujours homme d’énergie et d’action, il s’était à peine rendu compte de la catastrophe, qu’abandonnant, sans autre dommage que de légères contusions, le théâtre du sinistre, où la foule affluait, il sautait dans un tramway proche et allait prendre à la gare de Buda-Pest le premier train en partance pour l’Europe,—la vraie Europe, où il rentrait son baluchon sur l’épaule, à la façon de l’envahisseur oriental de lointains millénaires séduit par les richesses du mystérieux Occident. Tel fut son premier grand voyage hors du monde latin. Si, en 1806, M. de Chateaubriand s’était soumis à onze mois d’errance pour séjourner trois jours à Jérusalem, ce n’a été qu’à presque un siècle de distance,—en 1904—que la postérité put, à son pompeux Itinéraire, opposer le pendant rédigé par Julien, son domestique, qui nous présente le grand homme sous un jour moins splendide. Sans être irrespectueux, il me semble que Blasco Ibáñez n’avait pas à craindre une telle avanie: d’abord parce que n’ayant pas de valet de chambre en Orient, ensuite parce que son livre possédait pour vertu dominante la sincérité.

V

Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.—Son culte pour Beethoven et pour Victor Hugo.—Ses duels.—Une balle de charité qui faillit devenir balle homicide.—Sa discrétion d’auteur.—Ses scrupules sentimentaux.—Histoire du roman: La Voluntad de Vivir.

J’ai déjà dit que Blasco Ibáñez était un grand lecteur et de toute espèce de livres. S’offenserait-il, si cette passion était définie, chez lui, une sorte de maladive voluptuosité? En tout cas, la lecture est devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu’il n’écrit pas, il se jette sur le premier volume venu et ne l’abandonne plus qu’arrivé à la dernière page. Hôte ici plus intrépide que dans la pratique de la vie, il ne se soucie oncques de la mine austère et renfrognée du maître de maison et plus les années avancent, plus se confirme en son esprit l’immortelle vérité de cet adage que Littré, cité par Sainte Beuve[37], semble avoir attribué à tort à Virgile: «On prétend que Virgile, interrogé sur les choses qui ne causent ni dégoût ni satiété, répondit qu’on se lassait de tout, excepté de comprendre, præter intelligere: certes, la pensée est profonde et elle appartient bien à une âme retirée et tranquille