tant de touristes en Orient. La comparaison tournerait, je crois, au profit de l’impressionniste espagnol, car s’il est une remarque qui s’impose ici, c’est que le livre de De Amicis n’excelle guère par la logique de ses déductions, ainsi que le constatait encore en 1912, dans un excellent article du Correspondant, M. G. Reynaud, traitant de La Femme dans l’Islam. Blasco Ibáñez, rédigeant au jour le jour et pour des feuilles quotidiennes, n’a écrit là que de simples chroniques de reportage, mais combien alertes et observées! Tour à tour défilent devant nos yeux, avec le mouvement de la vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir depuis neuf ans, que l’avocat anglais Mizzi, vice-consul d’Espagne et propriétaire du Levant-Herald, lui avait fait connaître; le marquis de Campo Sagrado, alors, avec M. Constans, ambassadeur de France, le diplomate le plus apprécié en Turquie; le Sélamlik et la prière du Sultan; les chiens légendaires et superstitieusement respectés; les derviches danseurs de Bakarié et leur procession; le sérail et le Hasné, célèbre trésor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II, patriarche grec, type falot de géant bon pape et, sans doute, bon papa, délicieusement peint sur le vif; femmes turques et eunuques, où nous sommes loin du romantisme poétique d’Azyadé[34]; les derviches hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme tableau final, la «Nuit de la Force»: le Ramadan et sa veillée mystique.
Blasco Ibáñez n’a consigné dans son livre qu’une faible partie de ses impressions. D’Août à Novembre 1907, durée de cette singulière fugue, il vit infiniment plus de choses qu’il n’en a contées. Si le Grand Vizir avait tant tenu à le voir, il ne nous a pas dit que c’était parce que, quelques semaines avant, le Temps avait publié un article de Gaston Deschamps sur La Catedral, qui venait d’être traduite en français et que ç’avait été en s’entretenant de cet article avec Mizzi que Ferid-Pacha apprit, non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si loué par le critique français, se trouvait, précisément, à Constantinople. D’ailleurs, cette curiosité obéissait à divers mobiles, dont un au moins n’était pas littéraire. La Turquie soutenait alors un grand procès avec l’un des plus puissants barons de la banque internationale, relativement à la construction du chemin de fer de Constantinople. Cette affaire, pendante depuis près de trente années, entraînait, au cas où elle eût été jugée contre l’Etat Turc, un paiement de cinquante à soixante millions au financier, son adversaire. Soumise à un arbitrage international, sur le conseil qu’en avait donné Guillaume II au Sultan, l’arbitre désigné se trouvait être D. Segismundo Moret, homme politique fort connu, né à Cadix en 1838 et mort en 1913, ex-collaborateur de Sagasta et, à plus d’une reprise, Président du Conseil des Ministres d’Espagne. Il importait à Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes grâces et, aux premiers mots que lui en avait touché le Grand Vizir, Blasco Ibáñez s’était convaincu que ni Ferid-Pacha, ni son vieux maître plus que septuagénaire, n’avaient la moindre idée ni du vrai état de l’Espagne, ni du caractère de l’homme qui allait décider souverainement dans ce litige. Mais la circonstance n’en eut pas moins pour le romancier les effets les plus heureux. On le traita en personnage officiel. Quand il passa en Asie-Mineure, un ordre spécial du Padischah enjoignait à tous les gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus grands égards. C’est ainsi qu’en Bithynie, il fit l’ascension du mont Olympe dans un carrosse doré aux portières duquel chevauchait un piquet de cavaliers à l’aspect de brigands, les gendarmes de ce pays. A son passage en Anatolie, il fut l’objet d’attentions semblables. A Mudanié, à Brousse, il eut toutes sortes d’aventures qu’à la fin de son livre il promettait de conter, quelque jour, et qui sont restées inédites, comme tant et tant d’aventures de sa vie[35].
A Constantinople, il pénétra dans une multitude de lieux fermés aux Européens de passage. De hautes familles du monde musulman le convièrent à d’intimes cérémonies de leur existence privée, noces et banquets. A la page 284, il s’engageait à écrire le roman des Séphardims, Israélites bannis d’Espagne et qui, au nombre de près de 30.000, ont conservé, avec leur patronymique espagnol de Salcedo, Cobo, Hernández, Camondo, etc., l’usage d’un castillan archaïque dont la nuance XVIème siècle ne laissait pas de surprendre étrangement le sujet d’Alphonse XIII qui visitait la capitale turque. Blasco n’a pas tenu cet engagement et seule l’histoire de Luna Benamor, écrite l’année suivante pour le Nº du 1er Janvier 1909 d’une revue de Buenos Aires, nous transportera—mais la scène est à Gibraltar—dans un milieu juif d’origine espagnole et nous en peindra les mœurs caractéristiques. Enfin, Blasco Ibáñez n’a pas davantage raconté, dans Oriente, sa visite à Abdul-Hamid.