parce que d’autres en composèrent avant eux et l’idée ne leur en serait jamais venue, s’ils n’eussent eu, devant eux, une série de modèles. Quant à moi, fussé-je né en pays sauvage, ignorant livres et art d’écrire, j’ai la ferme conviction que j’eusse fait des lieues et des lieues pour aller raconter à quelqu’un de mes semblables les histoires imaginées dans ma solitude et entendre, en échange, de ses lèvres les siennes propres. Chaque fois que j’achève une de mes œuvres, je m’ébroue, positivement, de lassitude et exulte de délivrance, tel un patient au sortir d’une opération douloureuse. «Enfin! me dis-je. C’est bien le dernier!» Et cela, je me le dis en toute bonne foi. Je suis un homme d’action, dont la vie s’est passée à faire autre chose encore que des livres et croyez que cela ne me réjouit que médiocrement, de rester cloué trois mois durant dans un fauteuil, la poitrine contre le bois de ma table, à raison d’une dizaine d’heures par séance! J’ai été agitateur politique. J’ai passé une partie de ma jeunesse en prison: trente fois au moins. J’ai été forçat. J’ai été blessé à mort dans des duels féroces. Je connais toutes les privations physiques qui peuvent affliger un être humain, y compris celles de la plus extrême pauvreté. En même temps, j’ai été député jusqu’à satiété, jusqu’à la septième législature; j’ai été ami intime de chefs d’Etat; j’ai connu personnellement le vieux sultan de Turquie; j’ai habité des palais; j’ai, plusieurs années, été homme d’affaires, maniant des millions; j’ai fondé des villages en Amérique. Je vous cite tout cela pour vous faire comprendre que les romans, je suis capable de mieux les vivre, le plus souvent, que de les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit d’imprimerie. Et cependant, chacune de mes œuvres nouvelles s’impose à moi avec une sorte de violence physiologique, qui a raison de ma tendance au mouvement et de mon horreur pour le travail sédentaire. Je la sens croître dans mon imagination. Ainsi que le fœtus qui devient enfant, elle s’agite, s’érige, vivante et vibrante, frappe aux parois intérieures de mon crâne. Et il faut que, telle la femme en couches, j’en expulse ce fruit de ma chair, sous peine de mourir, empoisonné par la putréfaction d’une créature prisonnière. Tous mes serments de ne plus travailler sont vains. Rien n’y fait. J’écrirai des romans aussi longtemps que j’existerai. Leur formation est celle de la boule de neige. Une sensation, une idée, que je n’ai pas recherchées, qui surgissent des limites de l’inconscient, constituent le noyau autour duquel s’agglomèrent observations, impressions et pensées, emmagasinées dans mon subconscient sans que je m’en sois rendu le moindre compte. L’imagination du vrai romancier est semblable à quelque appareil photographique dont l’objectif serait perpétuellement en action. Avec l’inconscience d’une machine, elle enregistre dans la vie quotidienne physionomies, gestes, idées, sensations et les emmagasine pêle-mêle. Puis, lentement, toutes ces richesses d’observation s’ordonnent dans le mystère de l’inconscient, s’y amalgament, s’y cristallisent, jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à s’extérioriser. Et lorsque, sous l’empire d’une force invisible, le romancier s’est mis à écrire, il lui semblera qu’il exprime des choses nouvelles toutes fraîches écloses, alors qu’il ne fera que transcrire des concepts subexistant en lui depuis des années, qu’un paysage lointain lui suggéra, ou un livre, qu’il a complètement oublié. Je me flatte d’être le moins littérateur possible en tant qu’écrivain, c’est-à-dire le moins professionnel. J’abhorre qui a toujours en bouche une conversation de métier, qui ne se réunit qu’en petit comité, qui ne sait vivre qu’en clans exclusifs, peut-être par ce que la médisance ne s’alimente que de la sorte. Je suis un homme qui vit et, lorsqu’il en a le temps, qui écrit, sous un impératif catégorique du cerveau. Ce faisant, j’ai conscience de continuer la noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs génies littéraires de notre race ne furent-ils pas des hommes, de vrais hommes, dans le sens le plus complet du vocable: soldats, grands voyageurs, coureurs d’aventures lointaines, exposés aux captivités, à des misères variées? Que si, par-dessus le marché, ils furent aussi écrivains, ils ont su abandonner la plume, lorsqu’il leur fallait, rudement, lutter pour l’existence. Car ils considéraient leur métier d’écrivain comme incompatible avec les nécessités de l’action. Souvenez-vous de notre Cervantes, qui resta, à une période de sa vie, huit années sans écrire. Et je crois que l’on apprend mieux ainsi à connaître la vie, qu’en passant son existence dans les cafés; qu’en réduisant son observation à la lecture des livres de camarades, ou aux palabres entre amis; qu’en se momifiant le cerveau par des affirmations toujours ressassées; qu’en ne s’alimentant que de sa propre sève, sans jamais changer d’horizon, sans bouger des rivages au long desquels s’écoule un mince filet de cet immense fleuve de l’humaine activité... Pour les écrivains de ma nuance—voyageurs, hommes d’action et de mouvement—l’œuvre est en fonctions directes du milieu. Et, revenant à la théorie du «miroir» de Stendhal,—cette image si juste d’un si grand artiste, qui connut la vie et qui fut, lui aussi, voyageur et homme d’action—je redirai que nous reflétons ce que nous voyons et que tout notre mérite est de savoir le refléter... L’important est donc de voir les choses de près, directement, de les vivre, ne fût-ce qu’un instant, afin d’être à même d’en déduire comment les autres les vivent. J’ai la croyance que les romans ne se font ni avec la raison, ni avec l’intelligence; que ces facultés n’interviennent dans leur fabrication que comme régulatrices et ordonnatrices de l’œuvre d’art, ou, même, qu’elles se maintiennent en marge de cette gestation, pour nous servir, à l’occasion, de conseillères. Le vrai, l’unique facteur actif, c’est l’instinct, le subconscient, cet invisible et mystérieux ensemble de forces que le vulgaire dénomme «inspiration». Tout artiste véritable compose son chef-d’œuvre «porque sí», comme on dit en espagnol, c’est-à-dire par ce qu’il ne peut faire autrement. Les passages qu’on vante davantage dans un roman sont presque toujours ceux dont l’auteur ne s’était pas rendu compte et auxquels il ne s’arrête que lorsque la critique les lui a signalés. Pour moi, en mettant le point final à un de mes livres, j’ai l’impression de m’éveiller d’un rêve. Je ne sais si ce que je viens de faire en vaut la peine; si ce n’est pas une œuvre mort-née dont j’ai accouché. Au fond, je ne sais absolument rien. J’attends! Le créateur de beauté est le plus inconscient de tous les créateurs. Cette vérité n’est pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Parlant des poètes, Platon a déclaré qu’ils disent leurs plus belles choses sans savoir pourquoi et, souvent même, sans en avoir conscience. C’est aussi ce qu’affirmait le célèbre adage scolastique: nascuntur poetæ, fiunt oratores. Ce qui revient à dire, comme s’exprime, en notre langue, la sagesse populaire, que «el poeta nace y no se hace». La raison, la lecture peuvent former de grands, d’incomparables écrivains et dignes d’admiration. Ils ne sauraient, cependant, jamais, de ce seul chef, devenir des romanciers, des dramaturges, des poètes. Pour être cela, il faut qu’intervienne le subconscient comme essentiel facteur: cette mystérieuse divination, ce pressentiment, ces éléments affectifs en opposition presque constante avec les éléments intellectuels. Il est clair qu’il ne faut pas abuser de cette doctrine et s’abstraire de la raison et de l’étude sous prétexte que, dans l’œuvre d’art, c’est le subconscient seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans une harmonieuse unité. Et il faudrait moins encore excuser de capricieuses divagations ou de puériles niaiseries, en alléguant l’entraînement des forces inconscientes... En guise de conclusion, je répète, avec M. de la Palisse, que, «pour écrire des romans, il faut être né romancier». Or, être né romancier, cela veut dire: être pourvu de cet instinct qui, seul, évoque l’image juste. Cela veut dire encore que l’on possède cette force de suggestion sans laquelle aucun lecteur ne prendra jamais pour vivante réalité ce qui n’est que le produit de l’imagination d’un auteur. Et qui n’a pas ce pouvoir, quels que soient par ailleurs son talent et son acquis, j’accorde qu’il composera peut-être des livres intéressants, corrects et même beaux, par lui baptisés romans. Mais de roman véritable, jamais il n’en écrira...»
J’ai tenu à citer cette ample profession de foi, d’abord par ce qu’unique dans l’œuvre de Blasco Ibáñez—qu’on lise, pour ne citer qu’un récent exemple et un texte facile, dans la Grande Revue de Décembre 1918, avec quel laconisme le maître y répond à l’enquête ouverte par cet organe mensuel sur l’avenir postguerrier de la littérature[33]—ensuite, parce que révélant un fond de doctrine dont s’étonneront quelques criticastres, lesquels, jugeant l’auteur à l’aune de leur court intellect, estiment que Blasco Ibáñez n’est qu’une sorte de volcan en perpétuelle éruption de romans, dont tout l’art se limiterait à reproduire la formule zolesque! Grand libéral en matières littéraires, Blasco Ibáñez admet tous les dogmatismes, à condition qu’au fond des avenues théoriques, l’œuvre d’art érige sa façade de sereine majesté. Personne n’est plus tolérant, personne n’use de plus amples critériums que lui, lorsqu’il s’agit de juger des auteurs en contradiction avec son programme esthétique. La rageuse vanité, la maladive susceptibilité de tant d’hommes de lettres lui sont infirmités inconnues. N’admettant l’infaillibilité de personne, il se garde bien de poser en principe la sienne propre. Convaincu de la relativité de tout ici-bas, il ne se risquerait pas d’imposer ses goûts à autrui. Et il parle de ses œuvres avec une humilité souriante, que l’on sent venir du tréfonds de l’âme. «Chacun de nous—m’a-t-il déclaré récemment—chante sa propre chanson à son passage par la vie, avant de disparaître dans l’immense et profonde nuit. Cette chanson ne saurait être du goût de tous et il serait fat de vouloir que les autres hommes s’arrêtassent pour n’entendre qu’elle. Des plus célèbres, des plus immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom d’auteur, quelquefois un motif vague, ou étrangement modifié. Le public se contente de répéter que ces chansons sont belles, parce qu’il le tient des générations précédentes. Mais combien peu ressentent le besoin de recourir à la source, de les reconstituer en leur intégrité, de revenir à elles pour le plaisir et par amour d’art?» Une philosophie aussi détachée devait immuniser Blasco Ibáñez contre la morsure de l’envie. Cet éternel Don Quichotte n’est heureux que du bonheur d’autrui. Lui, écrivain espagnol le plus lu actuellement hors d’Espagne, a tenté à plusieurs reprises de modifier les organisations éditoriales de son pays au bénéfice des gens de lettres, ses collègues, afin que leurs œuvres se vendissent à l’étranger. Et il ne cesse de conseiller à ses divers traducteurs et aux maisons d’éditions qui publient leurs versions, de ne pas limiter à son œuvre la divulgation de la littérature espagnole. Enfin, ce fougueux polémiste, toujours prêt à aller sur le terrain lorsqu’il s’agissait de défendre ses idées politiques, n’a jamais eu la moindre affaire, a toujours évité toute discussion de nature littéraire professionnelle. Plus d’une fois, des Béotiens, improvisés juges—ceux qu’en 1906, l’écrivain suisse William Ritter, au cours d’une belle étude sur Blasco Ibáñez insérée dans son volume: Etudes d’art étranger, définissait plaisamment: «Les impuissants, les gandins, et les popotiers du trottoir de la nullité et des boulevards de la grisaille»—ont cru utile de débiter sur son compte de monstrueuses absurdités, qu’il lui eût été facile de réduire, d’un trait de plume, à leur juste valeur, en ridiculisant comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a toujours dédaigné ces mises au point. Sa doctrine, en l’espèce, c’est qu’il n’est qu’une réplique qui vaille et que cette réplique consiste à continuer de produire. L’on sait s’il lui est fidèle! Tel est l’homme que d’honnêtes folliculaires se complaisent à représenter comme un orgueilleux affamé de réclame, un sombre et misanthrope vaniteux, dans leur basse jalousie de pygmées, incapables d’admettre qu’avec une si riche et si complexe nature, les manifestations extérieures les plus tapageuses ne sont que la résultante de l’immense besoin intérieur de se renouveler, de se meubler d’images nouvelles, de s’enrichir d’autres sensations, et qu’une âme toujours en gésine d’un univers serait, par tant de successives parturitions, depuis longtemps épuisée, si ce bruit, ce mouvement, cette trépidation ne lui maintenaient sa tonicité.
Architecte, Blasco Ibáñez ne l’est pas seulement de châteaux en Espagne et dans ses romans. C’est aussi un bâtisseur de maison et de maison fort habitable et confortable. Le rêve si cher à tout artiste—le rêve de Rostand à Cambo, le rêve de Zola à Médan—de posséder son home à lui, il l’a réalisé à une heure de Valence, aux bords de la mer latine, sur la plage de la Malvarrosa, qu’ont popularisée les mentions de date et de lieu mises à la fin de ses romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que les champs voisins y sont utilisés pour la culture des alcées et autres plantes odoriférantes, dont les sucs sont transformés par une fabrique de matières premières pour la parfumerie et dont les produits distillés se retrouvent dans tous les boudoirs élégants du monde. Le parfum que dégagent ces fleurs est moins dangereux que celui des tubéreuses qui sont également cultivées dans ces campagnes et qui, une année où près de cent hectares en étaient couverts, obligèrent le poète à fuir de sa demeure enchantée, tellement capiteux et enivrant en était l’arome, perçu en mer par les navigateurs qui longent ces côtes. Le cabinet de travail de Blasco, installé à l’étage supérieur de ce «palacio», frappe le visiteur par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. La fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette ville s’adonnait en grand au tissage des soies comme, chez nous, Nîmes, avait eu pour conséquence, chez ses opulents bourgeois, un luxe inouï et ce fut à Valence que les antiquaires avisés qui, au cours du siècle dernier, mirent en coupe réglée cette pauvre Espagne, par eux systématiquement ravagée, réalisèrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui avait sur eux l’avantage de mieux connaître le terrain, n’en réunit pas moins maintes pièces curieuses, arrachées aux chasses de ces pillards internationaux, et il en orna sa résidence marine, où furent signés les immortels romans de sa première époque, dont le souvenir est indissolublement lié, pour ses fidèles, à celui de cette poétique demeure de la Malvarrosa. La passion politique a, d’ailleurs, scandaleusement exagéré le luxe d’une maison bâtie avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis l’avaient plaisamment transformée en une sorte de palais enchanté des Mille et Une Nuits, dont ses éditeurs de Valence, universellement désignés aujourd’hui sous le nom de leur firme Prometeo, ont donné une version castillane, faite par le propre Blasco sur la traduction française du Docteur Mardrus. Comme Blasco Ibáñez avait, à cette époque, un véritable faciès d’Arabe—on n’eût en qu’à se reporter, pour s’en convaincre, à son portrait, qui ornait le petit livre de Zamacois et dont la ressemblance est beaucoup plus frappante que l’effigie, d’après R. Casas, illustrant l’article de 1910 dans l’Enciclopedia Espasa—ils avaient imaginé de l’appeler El Sultán de la Malvarrosa. Qui a visité la maison y aura trouvé, avec un intérieur assez simple, une construction originale, dont le seul luxe véritable est constitué par une galerie à colonnes et caryatides, décorée de fresques dans le genre pompéien et donnant sur la Méditerranée. Des revêtements en azulejos, ou faïences valenciennes d’origine arabe, confèrent à ces pièces un cachet inoubliable, riant à la fois et bien local. Mais il ne faudrait pas y chercher l’ordonnance bourgeoise commune, d’autant plus que cette demeure d’artiste, dont les plans furent tracés par Blasco en personne, est due à la collaboration technique de sculpteurs et de peintres, généralement excellents décorateurs, mais assez piètres maçons.
On en jugera, si toutefois l’on en doutait, par le détail suivant. Lorsque fut achevée la galerie dont j’ai parlé, il fut décidé unanimement que nul autre lieu ne conviendrait mieux pour la célébration des fraternelles agapes projetées. Et comme, pour banqueter, il faut communément une table, Blasco se souvint que, lors de ses errances en Italie, il avait admiré, à Pompéï,—auquel, dans En el País del Arte, il a consacré trois chapitres—une curieuse table d’un seul bloc de marbre, que supportaient quatre griffons. Aussitôt les sculpteurs résolvent de doter d’une reproduction, sur une plus grande échelle, de ce meuble de triclinium la loggia des festins. On fait venir directement de Carrare un bloc énorme de marbre, grâce à l’obligeance d’un capitaine au long cours, qui a mis sa goëlette à la disposition du «sultan». Mais, au lieu du nombre limité de convives que permettaient les trois lits anciens, Blasco entend qu’à sa table siègent les invités par douzaines. Les quatre monstres ailés ne suffisent pas, à chaque angle, pour supporter ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquième, accablé, comme Atlas, sous le poids de cet univers de calcaire. Enfin, l’œuvre s’érige triomphale, d’une pureté de lignes antique, d’une blancheur radieuse. Mais voici, ô terreur, que les plafonds fléchissent, sous sa masse. L’on a tout prévu, sauf cette minutie, que de simples solives ne sauraient jouer le rôle de poutrelles d’acier. En conséquence, mosaïques romaines, fresques délicatement nuancées, merveilleuse décoration où chacun s’est efforcé d’être original en se surpassant, tout doit disparaître et une moitié de l’édifice est démolie, puis réédifiée, pour assurer à la table une existence éternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Benlliure n’ont certainement pas oublié cet incident, dont ils furent les principales dramatis personæ, en compagnie de camarades moins illustres. Parmi ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui aussi et l’un des meilleurs amis qu’ait comptés Blasco. C’était un écrivain et un homme d’action, aux idées généreuses, auteur de plusieurs ouvrages notables—El pulso de España, Pasados por agua, Los frailes en España, Teatro y Novela, etc.—et dont deux ont paru à Paris, chez l’éditeur Ollendorff, l’un sur un coin des Canaries, l’autre, d’un intérêt réel et publié en 1908, sur Sagasta, Melilla et Cuba.
Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palmeraies phéniciennes où, à la suite de Karl Marx, a pénétré l’esprit socialiste moderne, pour l’austère azur de la capitale castillane, où l’air, la couleur, les eaux sont d’une subtilité impondérable, comme, aussi, l’est la désolation de son haut plateau aux variations soudaines et meurtrières de température. Quel contraste! Valence c’est, par le paysage et autre chose encore, un peu l’Afrique. Madrid, c’est le compromis entre l’Espagne et l’Afrique, l’immense douar où la plus raffinée civilisation coudoie à chaque minute la plus troglodytique rusticité: cité trompeuse dont le grand mouvement n’est qu’un leurre, incapable, pour peu qu’on y séjourne, de donner le change sur l’inanité foncière de sa vie. Blasco Ibáñez a écrit, dans la Horda, le vrai tableau de Madrid, d’un Madrid que ne connaissent pas les clientèles touristiques du Ritz et du Palace, qu’ignorent ces Espagnols même dont le champ d’action ne dépasse pas le rayon des lampes à arc et des rues asphaltées du centre de leur ville et qui ne s’aviseraient pas d’aller étudier leurs compatriotes sur les hauteurs des Cuatro Caminos, aux quartiers des Injurias, des Cambroneras et analogues repaires de parias madrilènes. Son petit hôtel de la Castellana, le reverra-t-il jamais d’autre sorte que pour un éphémère passage? Je ne le crois guère. Il est fermé depuis si longtemps, que la rance atmosphère qui l’imprègne lui ferait peur. Zamacois, qui l’a vu avant que son propriétaire, par des remaniements importants, en modifiât la physionomie, l’a décrit en ces termes, en 1909: «L’insigne romancier habite à droite de la promenade de la Castellana, à proximité de l’Hippodrome, dans un pittoresque petit hôtel d’un seul rez-de-chaussée, dont la façade irrégulière s’ouvre en angle sur le fond d’un jardinet. Çà et là, le long des vieux murs et sur le tronc des arbres, l’herbe et la mousse ressortent en taches d’un vert velouté, avec des teintes sombres et bien plaquées. Dans la paix joyeuse du matin, sous la merveilleuse coupole indigo de l’espace inondé de soleil, la terre noire, que viennent de remuer des mains diligentes, fleure l’humidité. Le silence est maître, en ces lieux. Ce coin, mieux encore qu’un parterre madrilène, évoque une parcelle de jardin rustique, un peu gauche et paysan, où l’on s’attend à rencontrer un chien, un tas de fumier, quelques poules... Le cabinet du maître est spacieux, d’un dessin irrégulier et ses deux fenêtres s’ouvrent sur un groupe d’arbres. Au mur du fond, les rayons ploient sous les livres. Quelques portraits: Victor Hugo, Balzac, Zola, Tolstoï, qui ont l’air de présider ici, groupés l’un près de l’autre en une rare et douloureuse harmonie de fronts pensifs et tourmentés par l’effort mental. Les parois s’ornent d’une quantité de bibelots anciens et de diverses esquisses, charmantes, de Joaquín Sorolla. Chaque chose est ici à sa place: les statuettes, les tapisseries, les meubles. Nul doute que tout ne s’y trouve où il doit être. Et cependant, je sens autour de moi comme flotter je ne sais quoi d’étrange, une palpitation, ardente et fébrile, d’impatience, qui me donne l’impression que ces tapis, ces tableaux, ces fauteuils, ces vieux bahuts, qui décorent la pièce, pourraient bien participer, en vertu d’un mystérieux magnétisme, à cette inquiétude spirituelle, intense et constante, dont l’écrivain est possédé...»
Deux années avant qu’Eduardo Zamacois, réaliste formé à l’école française, dont la plume châtiée procédait de Bourget et de Prévost, consignât cet étrange phénomène spirite, Blasco Ibáñez avait fourni à l’observateur un exemple beaucoup plus caractéristique d’inquiétude d’âme que celui de la sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par je ne sais quel caprice d’Argonaute, il avait, un beau matin, disparu de son hôtel. Ses amis apprirent qu’il était allé à Bordeaux, à l’occasion d’une exposition intéressant ses goûts de marin. Mais il entendait si peu y prolonger son séjour, qu’il ne s’était muni que de cet élémentaire bagage à la main qui suffit, à la rigueur, pour une fugue d’une huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint que son docteur avait naguère insisté pour qu’il fît une cure à Vichy. Cela fut cause qu’il décidât de s’y rendre, sous le prétexte d’y rétablir son foie. Il y était à peine que l’élégante monotonie, le tran-tran réglé et bourgeois de la ville d’eaux eurent le don de l’horripiler, à tel point que, pour échapper à leur hantise, il s’enfuit à Genève et à ses paysages souriants et doux. La Suisse alémanique l’ayant ensuite tenté, il passa à Berne, dont les ours symboliques lui firent bénir le destin des hommes, et des peuples, sans imagination, dont on sait que le royaume de Dieu est à eux. La tranquille, bourgeoise et germanophile Zurich ne le retint guère. A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s’embarqua à Romanshorn pour Lindau et, à Lindau, sauta dans le train de Munich. Fervent de Wagner, il espérait y entendre chanter, au fameux festival en l’honneur du maestro de Leipzig, la Walkyrie et Siegfried avec plus d’art qu’au Real madrilène. Il eut cette déception,—lui qui, s’il a laissé au conteur valencien D. Eduardo L. Chavarri le soin d’illustrer d’un commentaire technique L’anneau du Niebelung, a offert à ses compatriotes, avec un prologue, une traduction, sous le titre de: Novelas y Pensamientos, de la partie littéraire de l’œuvre de Wagner—de constater qu’à Munich l’interprétation du drame musical wagnérien valait ce qu’à Madrid et qu’aussi bien, «l’Athènes Germanique» n’était qu’une grossière caricature de la cité de Minerve, dont la démocratie intellectuelle et raffinée eût rougi de honte à s’entendre comparer avec ces lourds buveurs de bière, ces cannibales de la charcuterie. Munich laissa donc Blasco déçu. Ayant songé à Mozart, il en partit pour Salzbourg et son Mozarteum. Puis ce furent Vienne et le beau Danube bleu. A Vienne, on lui dit qu’en treize heures, par la voie du fleuve, chemin qui marche, on allait à Budapest. Blasco s’embarqua donc, près du pont de Brunn, pour la cité magyare, où il rêva de Marie-Thérèse et de la fameuse phrase latine, que les typographes espagnols ont estropiée, dans le texte d’Oriente, et que la nonchalance de Blasco n’a jamais songé à y corriger, ce qui lui valut d’être tancé, pour cette vétille, par un archiviste de Perpignan, comme je vais le rapporter. Budapest, c’est l’Orient, ou, du moins, le seuil de l’Orient. A Belgrade, où il visita le tragique Konak encore souillé du sang d’Alexandre et de Draga, il s’aperçut qu’il lui fallait, désormais, voir les choses et le temps lui-même dans un recul. Il croyait être, ce jour-là, au six Septembre. Une affiche de théâtre lui apprit qu’à Belgrade on n’en était qu’au vingt-quatre Août. Ce don inattendu de treize jours de vie supplémentaire le réjouit. Il ne s’attarda pas à Belgrade, ni davantage à Sofia, brûlant,—car, vers Philoppoli, les premiers minarets pointaient à l’horizon,—de se plonger enfin en pleine turquerie.
Il a omis, dans Oriente,—où ont été recueillies ses notations de route, envoyées au Liberal de Madrid, à la Nación de Buenos Aires et à l’Imparcial de México,—le récit des incidents qui, à Andrinople, avaient failli lui en fermer la porte. Ayant négligé de se munir d’un passeport en due forme, la police turque avait commencé par l’arrêter comme un simple suspect. Fort heureusement, l’Espagne était alors représentée à Constantinople par un diplomate extrêmement populaire, le marquis de Campo Sagrado. Blasco a noté, au chapitre XXI d’Oriente, que, lorsqu’il eut déclaré aux vérificateurs des passeports, à la frontière, qu’il était recommandé au marquis, ceux-ci n’avaient pas tari en louanges de ce «grand seigneur fort sympathique». La vérité vraie, c’est que les choses avaient été d’un fonctionnement moins aisé et qu’il avait fallu échanger des télégrammes avec les autorités de la capitale, d’où, pour Blasco, une sorte de notoriété avant la lettre, que la pauvreté de sa garde-robe devait rendre, dès l’arrivée à Byzance, plus pénible encore. Que ne pouvait-il, à l’exemple d’un Loti, échanger son médiocre complet à l’européenne contre la défroque d’un fils d’Allah et le feutre mou contre le fez écarlate, qui n’a pas, dans les saluts, à quitter le crâne, puisque c’est une main au front et l’autre sur le cœur qui, là-bas, sont les salutations d’usage? Le détail du séjour à Constantinople est donné dans une suite de dix-huit chapitres d’Oriente, que l’auteur dédia à D. Miguel Moya, et qui, traduit en portugais et en russe, est resté inaccessible au lecteur français. C’est grand dommage. Si l’on en croyait l’ex-chroniqueur des Lettres Espagnoles au Mercure de France,—nº du 1er Mars 1909—il n’y aurait, en ces pages, que de «pâles évocations du passé, improvisées à l’aide d’un bon manuel élémentaire d’histoire générale» et des notes «comme détachées pour la plupart d’un guide Joanne ou d’un Bædeker». Et, si le «voyageur somnolent» se réveille enfin à son arrivée à Constantinople, c’est uniquement parce que tout lui rappelle Valence, y compris une «même saleté», encore que, pour M. Marcel Robin, Blasco Ibáñez «ne semble guère avoir compris la mentalité turque». Plus équitable que ce téméraire archiviste, le vieux poète D. Teodoro Llorente, qui s’y connaissait en matière de littératures étrangères—et en font foi tant de merveilleuses adaptations versifiées—a, dans un article de Cultura Española (Mai 1908), pleinement rendu justice à son compatriote, dont il était cependant si loin de partager les opinions, politiques ou littéraires. Pour lui, Oriente n’est pas seulement «le tableau pittoresque d’une ville extraordinaire», mais aussi et surtout «une information instructive sur son état social et la situation politique de l’Empire Ottoman». Il pourrait être intéressant de comparer le livre de Blasco au fameux Constantinople de l’Italien Edmondo De Amicis, devenu, grâce à des traductions qui l’ont popularisé, le vade-mecum de