méritait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que des petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des noces, ces capitaux réunis par le labeur du grand-père? Et, surtout, ce que je ne pouvais admettre, c’était le renoncement définitif à la littérature, cet enlisement progressif dans la rusticité béotienne des colonisateurs... Non, non, il fallait en finir!»
Blasco vendit donc Cervantes à une société de colonisation. Il la vendit à perte, à cause de la crise susmentionnée. Ayant payé ses dettes aux banques, il lui restait en mains des actions d’autres entreprises coloniales, mais il ne retirait de l’opération finale aucun argent liquide. «Vous allez voir—disait-il à ses intimes—que je partirai sans le sou de ce pays où tant d’imbéciles ont gagné des millions!» En fait, tout l’argent qu’il avait apporté d’Europe s’était volatilisé et il ne conservait, comme résultat de son immense effort, que quelques effets de crédit, «chiffons de papier» à la plus qu’incertaine valeur, étant données les fluctuations économiques de l’Argentine. La liquidation de sa colonie de Nueva Valencia fut plus laborieuse. Un banquier s’en chargea, se réservant la majeure partie de la propriété, et Blasco, croyant ses affaires en ordre, s’embarqua pour l’Europe et vint s’installer à Paris, où il continua la rédaction de son introduction aux romans du cycle qu’il avait projeté d’écrire sur l’Hispano-Amérique: Los Argonautas. Il était en plein labeur de joyeuse création, lorsque lui parvint de l’Argentine la nouvelle inopinée que son co-associé, le banquier qui gérait Nueva Valencia, venait de faire faillite. Il dut repartir précipitamment pour Buenos Aires, au commencement de 1914, et y passa quelques mois, absorbé par toute sorte d’ennuyeuses démarches, car dans cette faillite sombraient aussi des fonds en dépôt à la banque et lui appartenant. Il y acquit la conviction que, pour continuer la colonisation de Nueva Valencia et récupérer sa part, il fallait qu’au préalable la procédure compliquée de la faillite ait été terminée, ce qui demandait de longues années. Et, pour sauver quelques miettes de son avoir en Amérique, il se voyait obligé à en appeler lui-même à des procès: expédient qui répugnait trop fort à son caractère. Des ennemis de Blasco Ibáñez n’ont pas laissé passer l’occasion qui s’offraient à eux pour tirer argument des incidents compliqués de cette malheureuse faillite du banquier espagnol Ruíz Díaz, Directeur du Banco Popular Español à Buenos Aires et du Banco de la Provincia de Corrientes. Confondant le procès intenté à Ruíz Díaz pour la faillite du Banco Popular Español avec les litiges judiciaires, d’ordre absolument distinct, relatifs à la transmission de Nueva Valencia, ils en ont fait une seule et même monstrueuse affaire, brodant sur ce thème, fertile en inventions, les fantaisies les plus extraordinaires, depuis les attaques de Heraldo de Hamburgo,—feuille de diffamation hebdomadaire que dirigeaient, pendant la guerre, à Hambourg, avec les fonds de quelques riches marchands et exportateurs, de tristes renégats—en Janvier 1916, jusqu’aux coqs-à-l’âne fastidieux du Dr. Pedro de Mugica, professeur depuis plus de trente années à Berlin, en ces derniers temps. Mais déjà le Heraldo hambourgeois avait eu le courage d’avouer (v. son numéro du 5 Janvier 1916) que, s’il s’en prenait à Blasco Ibáñez, c’était parce que celui-ci avait «empleado últimamente su talento en denigrar á Alemania»[69]. Il en va donc, ici, comme à propos du livre sur le Militarisme Mexicain, qui a déchaîné la rage d’une telle quantité de plumitifs que, si j’avais à analyser sommairement leurs diatribes, je serais obligé de doubler le format de ce volume. Ces campagnes sont dans l’ordre des choses humaines et nul n’ignore, au demeurant, que la calomnie est la rançon de la gloire. Mais la gloire de Blasco Ibáñez étincelle trop pure au firmament littéraire des deux mondes pour que doive la ternir l’effort diffamatoire d’envieux folliculaires et autour de cet astre peuvent bourdonner des nuées de frelons,
Le Dieu, poursuivant sa carrière,
Versait des torrents de lumière
Sur ses obscurs blasphémateurs...
De retour à Paris, en Juillet 1914, Blasco allait se hâter de publier Los Argonautas. Plusieurs fois, au cours de la traversée, il avait envisagé avec douleur la perspective d’avoir à retourner en Argentine à cause de ces procès interminables qu’il a, je le répète, finalement abandonnés. Mais, vers le milieu de cet anxieux voyage, en plein Océan, les premiers prodromes du mal énorme et monstrueux qui travaillait la vieille Europe s’étaient, encore obscurément, fait sentir à lui. Ce ne fut, toutefois, qu’après son débarquement, à Boulogne, qu’il comprit pleinement que ce mal—qui allait changer la face de la terre et bouleverser le cours de sa propre existence—, c’était la guerre.
VII
La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.—Foi extraordinaire de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des Alliés.—Son antigermanisme systématique.—Son immense labeur au cours des hostilités.—Les 9 tomes de son Historia de la Guerra Europea de 1914.—Ses trois romans de «guerre».—Manifestations des germanophiles de Barcelone contre Blasco.—Les souffrances de la vie à Paris.—Son abnégation héroïque «por la patria de Víctor Hugo».