Qui n’a pas, devant les yeux, l’ineffaçable fresque si sobrement brossée par Blasco Ibáñez au chapitre I^er des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse? Voici le Kœnig Friedrich-August et sa population flottante qui retourne, d’Amérique, en Europe. La majorité sont Allemands. Avec quel vivant réalisme Blasco a croqué ces types de lourdauds germaniques, plats et cérémonieux aussi longtemps qu’il importait à leur système de «pénétration pacifique», arrogants et brutaux dès que la méthode de la «poudre sèche» et de l’«épée aiguisée» s’était avérée superflue! Herr Kommerzienrat[70] Erckmann, Hochwohlgeboren[71]; son entourage de traficants plus ou moins capitaines de réserve, comme lui; sa femme, Gnædige Frau Kommerzienrat Bertha Erckmann, qui exerce une sage politique d’accomodement avec le ciel... de lit conjugal; ces figures se meuvent devant nous comme si elles étaient de chair et d’os et nous donnent une telle illusion de déjà vu, que nous nous expliquons sans effort qu’elles soient de simples copies de la réalité, observée par l’auteur à son voyage de Buenos Aires à Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous le dépeint. La Marseillaise en aubade du 14 Juillet, succédant au Choral de Luther; l’étonnement ravi des Sud-Américains pour cette «finura» si délicate de l’ours germain; le discours du commandant au Festmahl[72] consécutif et ses objurgations au Seigneur—le vieux Dieu légendaire—pour que fût maintenue la paix entre la France et l’Allemagne, dont il espérait que l’amitié deviendrait de plus en plus étroite; les plaisanteries du Kommerzienrat sur les Français, «grands enfants, gais, plaisants, étourdis, qui feraient merveille s’ils consentaient à oublier le passé et marcher la main dans la main avec nous»; les toasts avec leurs Hoch en triples colonnes d’assaut: tout l’odieux ridicule de ces sujets d’un Kaiser médiéval festoyant une Révolution démocratique, Blasco ne l’a si graphiquement rendu que parce qu’il en avait contemplé lui-même la farce grotesque. Puis, ce furent, comme le transatlantique s’approchait d’Europe, les nouvelles, transmises par T. S. F., qui changent brusquement le paradis menteur de cette Arcadie de commande. L’ultimatum autrichien à la Serbie a servi de prétexte à cette transformation à vue d’un décor en trompe-l’œil. «C’est la guerre—proclame, hautain, le Conseiller de Commerce Erckmann—, la guerre fraîche et joyeuse qu’il nous fallait pour rompre le cercle de fer qui nous enserre chaque jour davantage et dont nos ennemis s’imaginaient que l’étreinte graduelle finirait par nous étouffer.» En vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne n’en veut à l’Allemagne, que ce cercle oppresseur est purement imaginaire, que nul ne songe à attaquer la Germanie, que s’il y a quelqu’un d’agressif, c’est elle, et elle seule, en Europe... Il s’entend brutalement—car la main de fer a ôté, désormais, son gant de velours—signifier qu’il ne comprend rien à ces arcanes diplomatiques, qu’il n’est qu’un Indio[73], dont le meilleur parti est présentement de se taire. La présomptueuse sottise de ces traficants à mentalité militariste s’accentue à mesure que le navire raccourcit les distances. Passé Lisbonne, et non loin des falaises de la côte anglaise, les dernières nouvelles seront que «trois cent mille révolutionnaires assiègent Paris, que les faubourgs extérieurs commencent à flamber, que se reproduisent les atrocités de la Commune». Un peu avant l’entrée à Southampton, cependant, l’aspect des dreadnoughts britanniques de l’escadre de la Manche défilant, superbes et orgueilleux de leur force souveraine, dans la brume matinale, tempère un instant le déchaînement insupportable des rodomontades teutonnes. Quand le Kœnig Friedrich-August a complété sa cargaison de Boches mobilisables qui abandonnent l’hospitalière Albion pour correspondre à l’appel du Vaterland[74], il n’est pas jusqu’au plus frivole rastaquouère qui ne se proclame convaincu que «esta vez va la cosa en serio»[75]. La scène finale, à Boulogne, n’a pas besoin d’être rappelée au lecteur, ni comment l’insolente tourbe de mercantis disparaît sur les cris de Nach Paris! et parmi les accents «d’une marche guerrière de l’époque de Frédéric le Grand, une marche de grenadiers avec accompagnement de trompettes». Ainsi se perdait dans les ombres du Nord, avec la précipitation d’une fuite et l’insolence d’une vengeance prochaine, «le dernier transatlantique allemand qui ait touché les côtes françaises».

Blasco Ibáñez, spectateur de ces scènes, était à jamais fixé sur les «intentions pacifiques» d’une Allemagne «injustement agressée». Le hasard, qui lui avait permis de surprendre au dépourvu la trompeuse mentalité germanique, l’avait, du même coup, vacciné contre la contagion d’une légende dont tant de neutres—et en Espagne plus qu’ailleurs—allaient se faire les tenaces propagandistes et qu’il n’a jamais cessé de réfuter avec l’indignation d’un convaincu. «En ma qualité de témoin oculaire—répète-t-il,—j’affirme que j’ai entendu à bord d’un navire allemand, deux semaines avant la guerre, d’importants personnages de l’Empire déclarer qu’ils la désiraient; puis, peu après, qu’ils la tenaient pour certaine, affirmant que tout était prêt, chez eux, et depuis longtemps; qu’enfin, lorsque l’annonce de cette guerre était devenue presque officielle, ces mêmes personnages ont manifesté une joie si tapageuse, une insolence si outrecuidante, que le spectacle de leurs débordements eût suffi pour enlever le dernier scrupule à qui eût encore douté...» Blasco Ibáñez, dans son amour pour la France, n’est cependant pas dupe. Son amour a toujours été raisonné et Blasco ne permet pas que sur ce point subsiste la moindre équivoque. La France qu’il aime et ne cesse d’aimer, c’est la France qui a fait la Révolution et dont l’histoire commence avec les revendications des philosophes et des économistes du XVIIIème siècle, qui ont préparé le terrain aux Etats-Généraux ouverts à Versailles le 5 Mai 1789. L’autre France, celle qui ignora les Droits de l’homme et celle qui, lorsque ceux-ci eurent été proclamés, rêva et rêve encore de les abolir, ne saurait le passionner. Ses vicissitudes, certes, il les suit avec intérêt, mais en observateur dont toutes les sympathies vont à la tradition humaine incarnée dans les doctrines de nos constituants, puis de nos conventionnels. Parlant des rois, il admet que chaque peuple, dans son passé, en eut de bons et de mauvais, mais insiste sur ce fait que la monarchie est une forme de gouvernement archaïque et périmée, quelques efforts que l’on tente pour l’adapter à l’esprit moderne. La dette de reconnaissance de Blasco pour notre pays commence donc à la Révolution et, les principes de celle-ci étant immortels, est ainsi assurée de ne finir jamais.

Il a fait mieux, d’ailleurs, que de professer pour la France un amour théorique. A peine la guerre était-elle déclarée, qu’oubliant ses intérêts, ses projets littéraires, tout, absolument, il se plongeait dans la désolante réalité. Nul, certes, n’a oublié le singulier état d’esprit qui régnait à l’étranger sur la France à l’origine des hostilités. Personne presque n’y croyait à notre victoire. Les meilleurs affectaient une humiliante pitié à l’endroit de notre sort prochain. Grattez le Russe et vous trouverez le Cosaque, dit une phrase à tort attribuée à Napoléon Ier, puisqu’elle est du Prince de Ligne. En cet été tragique de 1914, l’on eût pu dire avec plus d’exactitude: Grattez le neutre et vous trouverez le germanophile. Les raisons de cette obsession ont