Page d’Amour, où nous voyons Mme Rambaud, au cimetière de Passy, agenouillée sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la Vème Partie—, il poursuit le rêve stérile de la reconstituer dans sa nudité physique par le moyen d’un modèle ressemblant en tout à sa femme. Quand il a rencontré ce Sosie—une étoile de café concert—, il s’avise,—sur une décision dont l’apparent illogisme se justifie par des raisons sentimentales qu’a fort bien dégagées M. F. Vézinet et dont l’idée se retrouverait déjà dans le chapitre VII de Bruges-la-Morte[167],—de la faire habiller d’un costume de sa femme et se met à la peindre ainsi vêtue. Mais l’illusion résiste à ces simulacres, et, tandis que la fille épouvantée s’enfuit, l’artiste reste seul, à pleurer sur sa déchéance irrémédiable, sur sa vie à jamais brisée. De même que Josefina est morte de jalousie,—et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une âme de femme—de même Renovales, envoûté par son amour posthume—dont il n’est guère malaisé de citer des cas vécus et non moins effroyables,—mourra dans un gâtisme voisin de la démence.

Sangre y Arena, que M. Hérelle a mué, pour l’amour du titre, en Arènes Sanglantes et qu’il a publié en 1909 dans la Revue de Paris, a fait couler en Espagne des flots d’encre. Même un critique imbu de cosmopolitisme comme l’est M. Díez-Canedo, présentant, en 1914, l’œuvre de Blasco Ibáñez aux auditeurs du 7ème Cours international d’expansion commerciale à Barcelone, n’hésitera pas à définir ce roman: une œuvre écrite pour l’exportation, ajoutant, en français, que «tous les éléments conventionnels de l’Espagne pittoresque s’entassent dans ce livre: c’est bien possible que les étrangers y reconnaissent l’Espagne qu’ils s’attendaient à trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement la parodie d’un livre étranger»[168]. Nous constaterons plus loin qu’un autre écrivain espagnol traitera également de «livre étranger» Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis, ce qui est une façon trop aisée, en vérité, d’éviter la discussion de problèmes gênants. Le lecteur un peu familier avec la littérature tauromachique de tras los montes n’ignore pas que, dans un livre qu’il a intitulé: El Espectáculo más nacional[169], D. Juan Gualberto López-Valdemoro y de Quesada, Comte de las Navas, a accumulé les témoignages les plus rares tendant à démontrer historiquement que les courses de taureaux sont «l’ombre que projette le corps de la nation espagnole» et que la suppression de l’un pourrait seule amener la disparition de l’autre. Et il n’ignore peut-être pas davantage qu’une femme de lettres, une universitaire aussi distinguée que Mme Blanca de los Ríos de Lampérez a, dans le nº d’Août 1909, p. 576, de Cultura Española, assimilé la passion tauromachique du peuple espagnol à la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles andalous, les grappes fécondes en vins généreux. A quoi bon, d’ailleurs, insister, si le grand succès actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos y Vinent est conditionné par une production où se détachent surtout trois romans tauromachiques: Oro, Seda, Sangre y Sol; La Zarpa de la Esfinge et Los Toreros de Invierno?[170]. Il n’est guère, dans le vaste monde, de coin où n’ait été projeté le film édité par la maison Prometeo et qui a propagé à l’infini la tragique histoire de Juan Gallardo et de Doña Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc qu’ici je ne la relate point, puisqu’elle est surabondamment connue de tous et qu’Arènes Sanglantes, comme si sa popularité en volume ne suffisait pas, réapparaît, de temps à autre—ce fut, à partir du 1er Mars 1921, le tour du Petit Marseillais—comme feuilleton, au rez-de-chaussée de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de repousser cette œuvre parce «qu’écrite pour l’exportation», ont coutume de hausser les épaules lorsqu’on leur parle de l’épisode du bandit Plumitas. M. Peseux-Richard, analysant Sangre y Arena dans la Revue Hispanique[171], observait que tout portait à croire que ce personnage n’était qu’une transcription romanesque du fameux et authentique Pernales, qui venait de mettre sur les dents toute la gendarmerie du sud de l’Espagne. «La réception discrète—ajoutait-il—mais presque amicale, qui lui est faite à La Rinconada, les marques d’intérêt que lui témoignent de hauts personnages comme le marquis de Moraima, en disent long sur l’état social de l’Andalousie...» Or, dans un livre de D. Enrique de Mesa intitulé: Tragi-Comedia[172], je trouve les lignes suivantes: «Le cas de Pernales est récent. Pour montrer le pittoresque de l’Espagne, Blasco Ibáñez, dans son roman Sangre y Arena..., trace le type de ce bandit, en se bornant à suivre pas à pas les récits des journaux. Et le fanfaron n’était pas ce José Maria légendaire célébré par le cantar et le romance populaires: le Plumitas du roman n’est autre que le Pernales réel et la propriété champêtre du torero Juan Gallardo s’est appelée, dans la réalité, La Coronela et appartenait à Antonio Fuentes.» Déjà, d’ailleurs, dans La Epoca du jeudi 4 Juin 1908, le critique Zeda—pseudonyme de D. Francisco F. Villegas, ancien professeur à Salamanque et fort bon lettré—avait rendu pleine justice à la fidélité avec laquelle Blasco Ibáñez procédait dans sa documentation pour une œuvre où il n’a guère qu’effleuré la matière. «En Espagne, écrivait-il,—et je citais déjà ce précieux témoignage dans un article ancien du Bulletin Hispanique[173],—tuer des taureaux équivaut à être, en d’autres époques, général victorieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui de plus de renommée que Lagartijo, Frascuelo et le Guerra? Leurs biographies sont connues de tous; leurs portraits décorent les murs de milliers de foyers; leurs bons mots circulent de bouche en bouche. Leurs cadenettes ont eu plus de chantres que la chevelure de Bérénice et leurs blessures suscité plus de pitié que celles reçues sur les champs de bataille par des héros de la nation. Qui ne se souvient qu’alors que Méndez Núñez oublié était à l’agonie, la foule s’écrasait à la porte du Tato?» Et ce peu suspect garant n’hésitait pas à proclamer que Blasco venait de donner, dans son gros volume, «una fase completa de la vida popular española»[174], ajoutant: «Les lecteurs étrangers, en lisant—car ils les liront—les pages vibrantes de Sangre y Arena, pourront se faire une idée exacte de tout ce qui a rapport à notre fête nationale». Voici, enfin, le propre aveu d’un maître en l’art de tuer les taureaux, Bombita, à la page 81 de Intimidades Taurinas y el Arte de Torear de Ricardo Torres «Bombita», recueil de conversations avec le célèbre diestro publié à Madrid à la maison Renacimiento par D. Miguel A. Ródenas: «Des livres de Blasco Ibáñez, que j’ai lus, Sangre y Arena me semble le meilleur, peut-être parce que traitant de ma profession et que je connais mieux les mœurs et le milieu des personnages...» Evidemment, il serait aisé de citer, à côté de ces témoignages sincères, les protestations d’autres plumes espagnoles—telle celles d’E. Maestre dans Cultura Española d’Août 1908, p. 707—déclarant que le roman de Blasco est le pire de tous les romans jusqu’alors écrits par ce maître. Mais ces protestations, partant d’esprits hostiles à la tauromachie—car il y en a plus d’un, en Espagne et, pour ce qui est d’E. Maestre, c’était aussi un esprit hostile au réalisme et même au modernisme!—s’inspirent surtout de la considération du mauvais effet que sont censées produire à l’étranger ces descriptions de mœurs espagnoles considérées à juste titre comme répugnantes et elles n’enlèvent rien à la valeur artistique et sociale du livre. Que celui-ci ait été qualifié de plagiat par un obscur chroniqueur de sport sévillan improvisé romancier, D. Manuel Héctor-Abreu,—qui usa aussi du pseudonyme d’Abrego,—c’est là détail sans importance. J’ai relu, cependant, El Espada, roman de 368 pages in-8º et Niño Bonito, petite narration sévillane de 185 pp. in-16º,—l’un et l’autre parus chez Fernando Fe à Madrid,—et je n’y ai trouvé que des détails techniques consignés avec une fidélité extrême, mais un manque total d’art, et, en tout cas, rien qui pût démontrer la dépendance de Blasco à l’endroit de ce précurseur dans un genre jusqu’alors dédaigné par les maîtres du roman espagnol[175].

Los Muertos Mandan contiennent, sous une couverture polychrome de L. Dubón d’inspiration un peu lugubre, l’un des plus purs chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. L’œuvre, composée à Madrid de Mai à Décembre 1908, a été traduite en français par Mme B. Delaunay sous le titre: Les Morts Commandent, mais n’est guère connue. C’est un roman exceptionnel, représentant un effort considérable, roman qui unit au charme des paysages décrits, comme toujours, de main de maître, une peinture fouillée de caractères étranges et dont la signification philosophique revêt la grandeur tragique des fables de l’Hellade. Jaime Febrer, dernier descendant d’une très ancienne famille de «butifarras»[176] majorquins à laquelle ont appartenu d’aventureux navigateurs, de belliqueux Chevaliers de Malte, d’audacieux commerçants, des inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, après une jeunesse de faste et de joie, habiter le palais ruiné de ses aïeux, où le soigne une vieille servante, madó Antonia. Pour redorer son blason, il se déciderait à épouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille unique, est aussi une «chueta», une descendante de juifs convertis au XVème siècle, et, comme telle, appartient à la caste des parias, à «ceux de la rue», qu’aujourd’hui encore, dans les «Iles Fortunées», on traite avec le plus souverain des mépris, vilenie digne de ces fanatiques sans culture qu’après George Sand, D. Gabriel Alomar, dans son volume: Verba, a,—fils lui-même de Majorque,—si bien caractérisés[177]. En conséquence, tous s’opposent à l’union de Febrer et celui-ci, pour fuir la conspiration des butifarras, des mosóns, des payeses et même des chuetas—car l’oncle de Catalina, Pablo Valls, marin qu’une expérience du vaste monde a rendu fier de sa race, ne veut pas exposer deux êtres qu’il aime aux effroyables conséquences d’une telle mésalliance—, se réfugie sur un roc de l’île d’Ibiza, dans une tour de corsaire qui s’érige, farouche, sur les falaises de ces côtes sauvages. Ainsi espère-t-il échapper, dans ce château-fort en ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, à la tyrannique domination des Morts, toute-puissante à Majorque. Il s’y réaccoutume à la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans l’ambiance de ce rude et inhospitalier pays, pêchant, chassant, à la façon d’un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l’Amour veille et le fera s’enamourer de Margalida, fille de Pèp, propriétaire de Can Mallorquí et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois, des Febrer, dont le représentant, bien que sans argent, continue, à leurs yeux, d’être «el amo», une sorte d’homme supérieur, isolé des autres par les dons suréminents de l’intelligence et de la race. Un Febrer épouser l’«atlòta», la vierge paysanne qui porte chaque jour le repas à «sa mercè», quelle abomination! A Ibiza comme à Majorque, le passé s’oppose à l’avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne, l’histoire, l’autorité de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale d’aspect, ne s’aiment pas. Au «festeig»—cérémonie où, au jour et à l’heure fixés, sont admis, devant l’«atlòta», tous les prétendants pour que celle-ci choisisse—, Jaime entre en lutte avec ses compétiteurs, est blessé à mort, puis guéri par les soins pieux de sa divine maîtresse. Cette fois, l’Amour triomphe. Le Febrer épouse Margalida et ce Robinson de la tour del Pirata, dont Pablo Valls a pu sauver quelques bribes de la fortune, s’unira à cet ami fidèle pour inaugurer une vie entreprenante de commerçant, dont l’âme, fondue en celle de sa douce et chère femme, se moquera désormais de ces Morts qui ne commandent que parce qu’ils ne trouvent pas d’hommes forts sachant, tel Jaime Febrer, se libérer de leur pernicieuse emprise. «Non, les Morts ne commandent pas! Qui commande, c’est la Vie, et, par-dessus elle, l’Amour!»

Luna Benamor, cette nouvelle dont j’ai déjà parlé, a perdu, fort heureusement, dans ses rééditions successives sa couverture aussi peu artistique que la couverture de Los Muertos Mandan et dont M. Ricardo Carreras déplorait, dans Cultura Española d’Août 1909, p. 509, le regrettable mauvais goût. C’est une sobre et nostalgique histoire d’amour, à laquelle on n’a reproché sa grande brièveté que par ignorance des conditions de sa publication première, dans un numéro du nouvel an 1909 d’un magazine sud-américain. On y voit un jeune consul d’Espagne en Australie, Don Luis Aguirre, s’attarder à Gibraltar, orphelin lui-même, aux amours avec une orpheline israélite, née à Rabat d’un Benamor exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de banque et de change Aboab and Son à Gibraltar, Hébreux originaires d’Espagne. En cent pages, Blasco Ibáñez a su condenser une action poignante, qui se déroule sur le fond bigarré du pandémonium cosmopolite qu’est l’antique roc de Calpe, qui vit passer les galères phéniciennes allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, quérir l’étain britannique, pour, mêlé avec le cuivre d’Espagne, en faire le bronze, et qu’aujourd’hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d’Albion, toujours Anglais irréductibles et sachant implanter leurs coutumes insulaires, bien que respectant celles d’autrui, dans les conditions de climat les plus invraisemblables, comme c’est le cas pour cette extrême pointe d’Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partagée par la jeune Israélite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la sombre tyrannie endeuille les pages ensoleillées de l’essai d’idylle de Jaime Febrer avec la chueta et celle dont il avait rêvé de faire sa compagne d’aventures à travers le monde échappera à l’Espagnol, parce que d’une autre race que la sienne, parce que liée par des traditions, des préjugés, des rites en opposition avec ceux de la Péninsule Ibérique. Aussi le consul partira-t-il seul pour l’Orient et Luna partagera sa vie avec le juif Isaac Núñez, personnage falot qui l’emmènera à Tanger. Car «il était impossible qu’ils continuassent à s’aimer. Le passé ne serait plus pour lui qu’un beau songe, le meilleur peut-être de sa vie. Elle se marierait conformément aux obligations de sa famille et de sa race. Tout le reste n’était que folie, enfantillage exalté et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes sages de sa nation, en lui démontrant quels immenses périls eût entraînés son étourderie. Il fallait donc qu’elle obéît à son destin, à celui de sa mère, à celui de toutes les femmes de son sang...» Telle est cette «idylle tragique», d’une poésie fluante et triste—la poésie des quais et des embarcadères, où les destins s’accomplissent dans le déchirement des séparations fatales—et c’est avec raison que M. Ricardo Carreras l’a définie un modèle des «mejores aptitudes»[178] de Blasco. Elle a été traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette dernière langue étant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de Sangre y Arena: Blood and Sand et de Los Muertos Mandan: The Dead Command, publiées à New-York, cependant que celle de Luna Benamor a paru à Boston[179].

XII

Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et aujourd’hui.—Los Argonautas.—Sujet et valeur de ce roman.—Amour ancien et profond de Blasco pour l’Amérique.