reconnaissance; le talent des seconds ne laisse pas de mériter son admiration. Comme il n’a sous la main absolument rien de matériel pour confirmer, dans un sens ou dans l’autre, un jugement enclin de soi-même à la bienveillance, amis et ennemis bénéficient, de ce chef, d’un optimisme généreux.
Non que Blasco Ibáñez ne soit fervent amoureux des livres. Au contraire. Dans les autos-da-fé auxquels je viens de faire allusion, jamais n’a figuré aucun volume, si misérable qu’ait pu être son apparence extérieure. Sa fièvre de faire table rase ne s’en prend qu’aux feuilles volantes, imprimées ou manuscrites, et, d’autre part, son amour des livres n’est pas celui des bibliophiles: ce qui revient à dire qu’il aime les livres pour leur contenu spécifique et non par caprice d’amateur. Il ne se passe pas de jour qu’il ne consacre de trois à quatre heures à la lecture. Et rien de moins unilatéral que ce goût des livres. Blasco Ibáñez possède une curiosité éveillée pour toutes les choses de l’esprit. A part les sciences exactes, il n’est pas de domaine de la spéculation intellectuelle où il ne soit familier. Les œuvres en apparence le moins en harmonie avec ses aptitudes professionnelles le tentent et, si l’on s’en étonne, il remarque qu’un romancier véritable ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d’une façon ou de l’autre, l’activité mentale des hommes. Peut-être me sera-t-il permis d’observer, à ce propos, que les derniers romans du maître se ressentent un peu de ce prodigieux désir d’universalité dans la connaissance. Lisant trop, Blasco Ibáñez a été ainsi amené, comme inconsciemment, à déposer dans ses œuvres le sédiment de tant de science acquise par pure volupté d’intelligence. Ainsi le courant de la narration, naguère si limpide et léger, se trouve-t-il parfois obstrué par un limon pesant de notions toujours intéressantes, certes, mais agissant, à plus d’une reprise, à la façon de hors-d’œuvre.
Quoi qu’il en soit, il serait frivole de ne point admirer sincèrement cette immense soif de connaître dont Blasco Ibáñez est pénétré. Ce voyageur inquiet, ce globe-trotter impénitent n’a pas plus-tôt fixé ses pénates quelque part, ne fût-ce que pour quelques mois, qu’aussitôt on le voit s’entourer d’une bibliothèque. Tel ces crustacés marins dont il a si magistralement décrit les mues successives dans Mare Nostrum, il ne se dépouille de sa carapace que pour en reprendre aussitôt une nouvelle. Arrivé à Paris, du fond de l’Argentine, en l’été tragique de 1914, il était, je le crois bien, sans un seul volume et les hostilités n’avaient pas encore éclaté qu’il en possédait plusieurs milliers. Actuellement, quoique vivant seul et toujours se déplaçant, il n’a gardé son appartement à Paris qu’à cause de ses chers livres. Dans sa villa de Nice, où il s’est installé récemment pour y passer les hivers, les livres se comptent par milliers également. A Madrid, dans le petit hôtel de la Castellana, il en possède quantité d’autres, oubliés depuis des années. Sa bibliothèque de Valence; celle de sa belle villa de la Malvarrosa aux bords de la Méditerranée; une autre aussi, perdue à Buenos Aires: qui dénombrera jamais le chiffre exact des livres qu’a possédés et lus cet homme qui, propriétaire actuel de cinq maisons et d’autant de «librairies», vous avoue ingénuement que son plus cher désir est de construire une sixième demeure, «où il pourrait enfin avoir ensemble tous ses livres»! Réunis, je sais que ceux-ci dépassent cinquante mille. En attendant, Blasco Ibáñez ne laisse pas de souffrir comiquement de cette ubiquité de domicile. Il lui arrive de donner la chasse à un volume qu’il croit à Nice et qui, en fait, se trouve à Paris, à moins que sur le rayon madrilène! Ainsi en va-t-il, d’ailleurs, avec sa garde-robe. Un frac laissé à Buenos-Aires fut longtemps cherché sur la Côte d’Azur. Ce que voyant, le maître imagina le biais ingénieux de doter chacune de ses principales bibliothèques des ouvrages les plus indispensables et d’avoir une garde-robe à peu près complète dans chacun de ses divers domiciles.
J’en ai dit assez—et je pourrais continuer sur ce ton anecdotique longtemps encore—pour que le lecteur se rende un compte exact de la difficulté que présentait un livre sur Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie. Il eût été plus aisé de construire une documentation rigoureusement scientifique sur un personnage historique du moyen-âge que sur ce romancier contemporain, dont il n’existe pas de bibliographie et qui, objet d’une multitude d’articles dans les deux hémisphères, n’a rien gardé de tout ce papier noirci à sa louange! Non seulement il n’en a rien gardé, mais—et c’est chose pire encore—il serait superflu de rien lui demander qui soit quelconque précision sur la date et le lieu de parution de ces études. Doué de la plus merveilleuse faculté de se souvenir pour tout ce qui a trait à l’observation des choses et des êtres—de la vie, en un mot—, il se révèle hautement incapable de rien retenir des incidents de son existence matérielle. Lui, qui n’a jamais pris aucunes notes pour la préparation de ses romans, ne sait rien vous dire qui vaille dès qu’il s’agit de monter cet appareil critique qui est comme l’armature de toute œuvre non plus d’imagination, mais de science. J’ai donc dû rechercher pour mon propre compte un peu partout la matière de ce livre, encore que je doive humblement confesser que je n’ai pu recueillir qu’une minime partie de ce qui a vu le jour en Espagne, en France, en Italie, en Russie, en Angleterre, en Allemagne et aux Etats-Unis sur une production dont la valeur mondiale est tellement manifeste qu’il n’est plus permis aujourd’hui de la discuter de ce point de vue.
Au fond, pour qui connaît Blasco Ibáñez, cette ignorance de ce que l’on est convenu d’appeler, en style de critique, la bibliographie de son œuvre, n’est étrange qu’en apparence. Cet homme ne vit que par une idée fixe, qui le cloue, positivement, en marge des réalités ordinaires. Naguère, dans les belles années de sa batailleuse jeunesse, il se consacra tout entier à un idéal politique. Il rêvait alors de faire de sa chère Espagne une République Fédérative. Pour cela, il fallait d’abord en finir avec la monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes rapportèrent au tribun de Valence. Néanmoins, et comme nul n’échappe ici-bas à son destin, au milieu de cette existence troublée et batailleuse, parmi les incidents variés d’une carrière de député, de journaliste et de conspirateur, il sut déjà se réserver les instants nécessaires à la production d’œuvres qui sont les plus belles dont s’honore cette période de l’histoire littéraire d’Espagne. Mais cet aspect de son activité débordante comptait alors si peu pour lui que, lorsque—à la suite d’un hasard, qui lui avait mis entre les mains le roman La Barraca, publié en 1898—M. Georges Hérelle s’avisa, en 1901, d’écrire à l’auteur pour lui demander l’autorisation de traduire le livre en français, celui-ci négligea de lui répondre et que ce ne fut que sur les instances répétées du professeur du lycée de Bayonne qu’enfin deux lignes laconiques vinrent lui donner satisfaction! Or, nul n’ignore que c’est de la publication de Terres Maudites dans la Revue de Paris en Octobre et Novembre 1901, puis en volume chez l’éditeur du présent livre, que datera le commencement de la renommée mondiale de Blasco Ibáñez. C’est seulement aujourd’hui que celui-ci, ayant renoncé aux agitations de la politique et à ses rêves de colonisation lointaine, commence enfin à accorder aux choses de la littérature une attention soutenue. Désormais, traducteurs et éditeurs sont assurés de trouver en lui un correspondant méthodique et régulier et il n’est pas jusqu’au flot polyglotte de ses passionnés admirateurs qui ne puisse compter sur le retour fidèle des cartes postales et des albums qu’ils lui adressent pour qu’il y appose sa signature autographe. Cependant, l’idée fixe d’antan tient toujours Blasco Ibáñez sous sa tyrannique puissance et elle n’a que changé de nature. Pour lui, il n’existe plus qu’une réalité, la plus chimérique de toutes et cependant la plus féconde: l’avenir. Point de passé ni de présent qui vaillent, à ses yeux. S’il veut bien en reconnaître l’existence, ce n’est que pour autrui. Absorbé tyranniquement par la vision d’un demain infini, il ne parle et ne songe qu’à ce qu’il fera, non à ce qu’il a fait. Semblable sur ce point à tous les grands créateurs, il est incapable de trouver une quelconque jouissance dans la contemplation de l’œuvre réalisée, sa puissance totale d’attention étant concentrée et absorbée par l’œuvre à produire. Je lui ai demandé quel était celui de ses romans qu’il préférait. Sa réponse le peint en pied. Il m’a dit simplement: «La que voy á escribir»[1]. Et il aime à développer, dans l’intimité, le thème suivant: «Qu’il ne faut pas que l’écrivain, tels ces Bouddhas dont la vue est rivée au nombril, oublie le principe que ce qui est fait est fait et qu’il faut toujours aller en quête de nouveauté.»