Cette conception un peu spéciale du métier d’homme de lettres est cause que Blasco Ibáñez tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici une que beaucoup connaissent, dans la capitale argentine. Elle a le mérite d’illustrer de graphique sorte une vérité qui, avec tout autre que Blasco Ibáñez, aurait l’aspect d’un paradoxe: à savoir qu’il serait aisé de lui faire admettre comme appartenant à autrui le développement romanesque à la base d’une quelconque de ses œuvres anciennes. Il les a tellement oubliées—et leur armature et leurs développements essentiels—qu’une telle conception est pour lui chose naturelle. Mais venons-en à cette anecdote. C’était à Buenos Aires, lors de la représentation d’une comédie lyrique tirée de Cañas y Barro et intitulée, en français: La Tragédie sur le Lac. Fort intrigué par l’un des personnages secondaires, le maître en manifesta une vive surprise devant les amis qui l’entouraient. «Comment—s’écriait-il avec un désespoir navrant—, comment ai-je omis cette création? C’est la figure qui eût si bien fait dans mon livre!» Ce qu’entendant, quelqu’un s’empressa de rectifier: le personnage en question figurait bel et bien dans Cañas y Barro. Dénégations énergiques de Blasco Ibáñez. Répliques des autres, scandalisés. Finalement, l’on propose un pari. Le maître, sûr de gagner, accepte, avec enthousiasme. On va chercher un exemplaire du roman et, naturellement, le personnage en litige y figurait... Une autre fois—c’était au Mexique—Blasco Ibáñez lisait un ouvrage traitant des édifices religieux dans ce pays, où, je ne sais comment, se trouvait, à propos des confréries monacales, un chapitre sur Saint François d’Assise. «Voilà—pensa Blasco Ibáñez—des choses que je dirais, si jamais il m’arrivait d’écrire sur le mystique d’Ombrie. Il est vraiment extraordinaire que je sois en une telle conformité d’idées avec cet auteur. Mais, au fait, je dois avoir lu cela déjà, quelque part...» Il continua sa lecture et, arrivé à la dernière page du livre, y trouva, à sa profonde stupeur, la mention que le passage sur Saint François d’Assise était extrait du volume de Blasco Ibáñez: En el País del Arte, dont il constitue le trentième chapitre!
Certains seront, sans doute, tentés de sourire de ces historiettes parfaitement authentiques. Loin d’en être humilié, le maître, au contraire, en serait plutôt fier. C’est qu’il professe la croyance que l’une des qualités primordiales du romancier consiste—et on l’a déjà insinué plus haut—à savoir oublier. Il ne cesse de revenir, quand l’occasion s’en présente, sur ce constat élémentaire: que l’oubli est la condition sine quâ non d’état de grâce de l’artiste vrai et que, si l’on ne savait point oublier, en commençant une œuvre nouvelle, toute la production antérieure, la plus désolante uniformité ruinerait d’avance la création entreprise. D’autre part, il n’est point malaisé de s’imaginer quelles conséquences entraîne, pour Blasco Ibáñez, cette conception si merveilleusement activiste de son art. Vivant comme il vit dans l’avenir, c’est chez lui chose fréquente de mentionner des projets qui supposent, de sa part, une confiance illimitée au lendemain. Cette arrogante tranquillité d’un vainqueur du Temps et de la Mort a en soi quelque aspect sombrement tragique par son épique grandeur. Au bas de la page de garde de son dernier volume: El Militarismo Mejicano, il n’annonce rien moins que dix romans nouveaux et lorsqu’il parle de ses œuvres futures, on croirait entendre un jeune homme de vingt ans évoquant l’heure où, autour de la cinquantaine, il pourra enfin donner sa pleine mesure! Eternelle jeunesse d’esprit, qui découle spontanément d’un long entraînement au travail et d’une prodigieuse énergie à l’action. L’un des amis les plus intimes de Blasco Ibáñez me confessait, à ce propos: «Il ne vieillira pas. Il dédaigne le repos. Il ne semble pas croire à la mort. Peut-être estime-t-il que nous mourons quand nous le voulons, que la mort ne se présente que lorsque, las de vivre, nous nous signons à nous-mêmes le passeport pour l’au delà. Vous le verrez encore, plus qu’octogénaire, projeter, avec l’assurance d’en avoir raison, des œuvres de Titan. Et, à l’agonie, je suis presque sûr qu’il aura une phrase comme celle-ci: «Se me ha ocurrido una novela, mañana me pongo á trabajar...»[2].
Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de l’écrivain et poète Michel Zamacois, bien connu à Paris, a publié, il y a une dizaine d’années, la description la plus exacte qui soit, à mon sens, de la personne physique et morale de Blasco Ibáñez. Ce petit livre, qui s’intitule: «Mis contemporáneos. I.—Vicente Blasco Ibáñez»[3], ne contient que peu de renseignements sur l’existence romanesque du maître, mais, en revanche, l’auteur a parfaitement su rendre l’impression de force et de puissance qui émane de cet homme extraordinaire. Aujourd’hui, la peinture de Zamacois est encore exacte, avec cette différence pourtant que, si l’homme est, en somme, le même, un détail important de son visage: la barbe—depuis le séjour en Argentine—en a