l’Espagne découvre les Indes, elle qui, en vertu d’alliances monarchiques, était déjà maîtresse d’une moitié de l’Europe! Au lieu du repos nécessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu plus intense, s’enfler en une expansion folle, absurde, la plus extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l’Histoire. Une nation relativement petite, située à l’un des bouts du vieux monde et qui, de plus, avait la prétention de réaliser son unité en expulsant de son sein, sous le prétexte de religion différente, ceux de ses fils qui étaient hébreux ou musulmans, c’est elle qui entreprenait en même temps de coloniser la moitié du globe, tout en maintenant sous son sceptre de lointains peuples d’Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n’étaient pas de sa race...!»
Los Argonautas, disais-je, ne pouvaient être écrits que par le seul Blasco, dont la familiarité avec le monde des transatlantiques était avérée par une rare pratique. Mais je tiens à marquer, en outre, que, dès son enfance, Blasco Ibáñez ressentit, pour les choses de l’Amérique, une curiosité passionnée. Il m’a avoué lui-même que «le souvenir de ses premières lectures est celui de vieux livres à gravures sur bois où étaient narrées les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que les conquêtes de Cortés et de Pizarre». Nul doute que ces impressions de jeunesse n’aient été transposées au premier chapitre de Mare Nostrum, où l’on voit le jeune Ferragut distraire, dans l’immense «pòrche»[190] de la maison paternelle, ses précoces nostalgies en se plongeant dans l’étude d’un «volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses planches gravées sur bois, les navigations de Colomb, les guerres d’Hernán Cortés, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste de son existence»[191]. Et Blasco a tenu, d’autre part, à m’affirmer que «plus encore qu’un Espagnol de la péninsule, il était un Hispano-Espagnol, considérant comme sa propre maison tous les pays de langue espagnole que limitent l’Atlantique et le Pacifique». En fait, il n’est pas, tras los montes, d’autre écrivain pour s’intéresser comme lui aux choses d’Amérique et les sentir aussi profondément. Et s’il a critiqué si rudement l’anarchie mexicaine—en des termes dont le lecteur français aura quelque idée en se reportant aux extraits de son livre que M. G. Hérelle a traduits au n° de Mars 1921 de la Revue de Genève—, c’était que, dans l’excès de son amour, il éprouvait comme une colère âpre et désespérée au spectacle d’une république qui retournait vers la barbarie, quand elle eût dû suivre l’exemple d’autres républiques sœurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux, vers le plus brillant avenir.