Je pourrais comme un autre en alignant des rimes
Dire ton glauque azur aux vastes horizons;
Je pourrais par des mots semés sur tes abîmes
Faire comme les flots s'entrechoquer des sons.
Mais non, je suis trop peu pour cette rude tâche;
Tu m'as découragé par ton immensité.
L'effort est surhumain et je me sens trop lâche
Pour peindre dans mes vers ta terrible beauté.
Que d'autres plus hardis t'adressent la parole,
Comparent ton murmure à celui du sapin;
Je n'ose pas. Et puis ce serait chose folle
De te chanter encor après Jean Richepin.
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À M. PIERRE B***
Pierre, je t'ai vu naître et de ta jeune gloire
J'aimerais à fêter les lauriers radieux.
D'où vient donc ton silence et quelle est l'humeur noire
Qui fait plier ton aile et te ferme les cieux?
Je la connais; je sais qu'une triste chimère
A toujours assombri ton âme. La Vertu
Que tu voulais chanter dans ton désir austère
A mis son doigt glacé sur ton luth: il s'est tu.
La Vertu! que le ciel me garde d'en médire!
Il n'est rien de si beau, de si grand à mes yeux.
Mais—(mieux que moi ton père est là pour t'en instruire)
On la célèbre mal dans la langue des dieux.
Quand Homère chantait la colère d'Achille,
Quand Horace effeuillait des roses sur le vin,
Sur la reine Didon lorsque pleurait Virgile
Inventant pour la plaindre un langage divin,
Nul d'entre eux ne songeait à réformer le monde;
Poètes, ils faisaient des vers, comme en été
L'abeille cherche dans la corolle profonde
Son miel dont la saveur est une volupté.