Il n’entrait pas dans mes idées de faire subir à ces grandes dames, la plupart fort belles et un peu sceptiques, des épreuves terrifiantes, bonnes tout au plus à émouvoir les esprits vulgaires. Pourtant, il fallait les intéresser et frapper leur imagination ; elles seraient évidemment parties mécontentes, si elles n’avaient pas eu peur.

On les conduisit vers de larges fauteuils, en les engageant à s’y asseoir et à garder le silence. Une musique céleste se fit entendre ; des nuages odorants s’élevèrent dans les airs. Les parfums ont toujours joué un grand rôle dans les initiations, car ils prédisposent admirablement l’esprit aux choses merveilleuses. Une chaîne d’acier, de main en main, relia les assistantes, et il leur fut enjoint de la serrer très fort et de ne la quitter sous aucun prétexte. Cette chaîne, chargée d’effluves magnétiques, développa rapidement en elles une tension nerveuse, qui ne laissait pas d’avoir quelque chose d’agréable. Les lampes dont s’éclairait la cérémonie parurent s’éteindre peu à peu, et un point lumineux d’une grande intensité s’ébaucha au-dessus d’une sorte d’autel de marbre blanc qui occupait la partie la plus reculée du temple. Tous les yeux se fixèrent sur cette clarté qui projetait l’éblouissement. En même temps, de hautes figures pâles apparurent dans les nuages de fumée qui montaient aux voûtes, figures insaisissables flottant dans les airs comme des visions douteuses, mais dont on distinguait les gracieux contours et les formes féminines.

La musique se tut ; le point lumineux grandit, s’élargit et devint comme une gloire céleste, au milieu de laquelle le Grand-Cophte apparut — le Grand-Cophte, c’était moi — en magnifiques habits resplendissants de pierreries.

Je dis alors la misère du peuple, l’insouciance des riches, le désordre des cours ; j’annonçai que les temps étaient proches ; je prédis le déluge, le cataclysme, la catastrophe qui allait emporter le vieux monde, — et le bruit des respirations haletantes de mon aimable auditoire arrivait jusqu’à moi.

Soudain, un écroulement subit, les trompettes du jugement dernier, des cris déchirants, des sifflements aigus, des grondement d’orage et les éclats de la foudre ! tout cela résonne, retentit et se croise au-dessus des têtes épouvantées. La clarté s’efface ; l’obscurité ajoute son horreur à ce fracas surhumain ; la chaîne d’acier vibre et jette des étincelles ; des flammes circulent dans les airs ; les néophytes éperdues se réunissent en essaims et poussent de longs gémissements…

Au bout d’un moment tout s’apaise, la lumière renaît et se projette sur une figure divine, debout sur l’autel de marbre blanc.

Elle est vêtue d’une robe de laine, mais cette robe, ouverte des pieds à la tête, laisse apercevoir une jeune déesse qui porte, attaché à la cuisse gauche, un large ruban de feu orné du monogramme d’Isis. Elle est sculpturale dans sa beauté superbe ; sa fière nudité soulève de longs murmures d’admiration. Je descends de ma gloire, m’agenouille devant la Grande-Maîtresse, et, relevé, je baise son pied blanc qu’elle retire pour l’appuyer doucement sur ma tête.

Je disparais. Un rugissement d’orgue, suivi d’une symphonie douce et pénétrante, annonce que la cérémonie de l’Initiation commence.

Chaque groupe s’avance à son tour et se place, sur un rang, en face de Lorenza, qui s’incline lentement et dont la robe s’est refermée.

Les six néophytes découvrent leur sein gauche et tendent la main. La Grande-Maîtresse leur dicte le serment qui les engage, et sur leur réponse : « Je le jure ! » leur remet la « pièce magique » où le pentagramme est tracé. De ses doigts elle donne l’onction cruciale à chaque sein découvert, et elle baise l’une des initiées sur les lèvres. Celle-ci rend le baiser à toutes les sœurs présentes, en leur confiant à voix basse le mot de reconnaissance qu’on vient de lui apprendre.