Une dernière cérémonie reste à accomplir. Lorenza prend sur l’autel une corbeille d’or, remplie de rubans de couleur éclatante. Elle s’assied sur un trépied de bronze, et les néophytes viennent devant elle l’une après l’autre, entr’ouvrant leurs robes flottantes pour recevoir l’écharpe d’Isis. Lorenza l’attache à leur cuisse gauche, — accordant des dispenses aux initiées que des raisons sociales empêcheront de porter ce glorieux insigne. Tout cela se fait dans le crépuscule, dans l’harmonie et les parfums, avec un respect religieux et un recueillement profond ; car, sous l’empire d’une exaltation factice, ces têtes étourdies et coquettes ont compris qu’il y avait au fond de ces rites un but élevé, une grande idée, un vœu de régénération sociale, supérieur aux puérilités des dogmes de la magie.

Cependant, caché sous les plis d’un rideau, derrière Lorenza, dans un endroit obscur d’où je puis tout observer, je regarde.

Le groupe noir s’avance le dernier ; c’est celui où s’est mêlée l’adepte inconnue. En dépit des voiles épais dont elle s’enveloppe, je reconnais d’abord la comtesse de Valois à sa taille, à sa jambe élégante et à son petit pied. Mais la personne qui la suit la dépasse presque de la tête ; elle a la majesté et l’ondulation du cygne, bien que sa démarche soit un peu embarrassée. On sent qu’elle est en proie à une vive émotion. Ses compagnes la soutiennent doucement avec une sorte de respect, et semblent l’encourager. Elle reçoit le ruban d’Isis, et je pâlis, et je me sens devenir fou devant la blancheur neigeuse et la splendeur magistrale de ses formes. J’ai reconnu, oui, j’ai reconnu l’original du portrait que m’a montré le cardinal de Rohan ! Quoi ! il serait possible que Myria… Mais soudain, un coup de gong retentit, remplissant la nef de vibrations métalliques. Lorenza se lève, frissonnante comme une pythonisse, étend la main sur les fronts qui se courbent devant elle, et crie : « Allez en paix, femmes, et faites des hommes ! » Au même instant, le Temple se remplit de lumière ; une marche guerrière se fait entendre, et les groupes se dispersent dans les appartements d’où ils sont sortis.

Voilà, je le dis hautement, tout ce qui s’est passé dans la loge de la rue Verte le jour de l’ouverture. Les mêmes cérémonies ont été répétées, avec de légères variantes, à l’occasion de nouvelles initiations. Je proteste, avec toute l’indignation d’un cœur honnête, contre les libelles et les pamphlets qui ont essayé de déshonorer une noble idée, une sublime création. On m’a accusé d’avoir convoqué à ces solennités « les amants de ces dames ! » Voilà qui est tout à fait impertinent. Si l’on poussait l’audace jusqu’à prêter à l’une de nos initiées quelque faiblesse de cœur, — Dieu me garde d’une telle pensée ! — on ne saurait raisonnablement admettre qu’elle eût voulu donner audience à un adorateur devant tant de témoins ; et, quant à supposer qu’il y eût des hommes déguisés parmi les néophytes, cela serait parfaitement absurde, après ce que j’ai dit du costume obligatoire. Lorenza ne s’y fût pas trompée. On m’a reproché, avec plus de justice, il est vrai, d’avoir assisté, en tant que Grand-Cophte, à cette solennité. J’ai avoué cette présence. Mais je me suis toujours dissimulé suffisamment pour ne causer aucun embarras aux initiées, et les secrets de beauté qu’elles m’ont révélés sont restés entre Dieu et moi.

VI
Où la sorcière donne du souci au magicien.

Lorenza ne fut pas peu étonnée de me trouver en proie à des préoccupations profondes, après une inauguration qui ne pouvait manquer de nous faire beaucoup d’honneur. Le nom de Grand-Cophte allait devenir aussi respectable que celui de Pape, et il n’y aurait dans mon église ni protestants, ni dissidents, ni athées. Le moyen de ne pas accepter une religion qui comptait de si aimables dévotes.

Une autre chose aurait dû me satisfaire, c’est que nos entreprises, en ce qui concernait la sultane Myria, avaient singulièrement réussi. J’espérais qu’une voix, venant d’Allemagne, ne tarderait pas à me dire : « C’est bien. » Mais nous avions été servis par des hasards qui ne laissaient pas que d’être obscurs à mes propres yeux, et, à cause de cette obscurité, je n’étais pas sans inquiétude.

Certainement, la belle et majestueuse créature qui était venue dans la loge d’Isis recevoir le baiser de paix de l’Illuminisme était bien l’original du portrait que m’avait montré l’indiscret cardinal, et ce portrait, c’était bien celui de la sultane. Pourtant cela me paraissait impossible. Ma raison se révoltait contre cette réalité.

Je savais quel était le caractère frivole de Myria ; je savais qu’elle ne répugnait pas à certaines extravagances, et même qu’elle en était arrivée, par plus d’une maladresse, à changer en défiance l’amour le plus sincère que jamais princesse eût inspiré à son peuple. « Si les pauvres n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! » avait dit, dans un accès de rire, une favorite étourdie ; et Myria, ayant touché de ses lèvres les lèvres qui avaient proféré cette parole, avait pris dans ce baiser la moitié du blasphème. Elle comptait des ennemis, même parmi les courtisans agenouillés à ses pieds. Si la naissance d’un enfant royal fut saluée d’une insulte, elle le dut à un prince assis auprès d’elle sur les marches du trône : « Jamais, s’était-il écrié, je n’obéirai au fils de Coigny ! » Le peuple écoutait d’en bas, et il s’étonnait de voir ses dieux jouer à se couvrir de boue, comme les chiffonniers des carrefours.

Néanmoins, j’hésitais à croire que Myria, si imprudente qu’elle fût, eût perdu toute retenue et toute pudeur ; et, par moments, je récusais le témoignage de mes yeux.