Je dormis mal et sortis de bonne heure de mon lit, avec l’intention d’aller faire visite à Mme de Lamotte-Valois, qui savait tout, évidemment.

La comtesse, à ce que me dit un heiduque fort proprement empanaché, avait couché à Versailles, au Château, et ne faisait que d’en arriver.

Sa faveur grandissait chaque jour. Elle n’épargnait rien, d’ailleurs, pour le proclamer, et ne parlait guère à ses amis que de son intimité croissante avec la sultane. Ce qu’on ne pouvait nier, c’est qu’elle avait été reçue par Mesdames ; et, depuis que ses titres de noblesse avaient été certifiés par d’Hozier de Sérigny, elle avait ses petites entrées à Trianon. Sa pétulance, sa mignardise, sa façon d’être insolente, ses gaîtés un peu nerveuses divertissaient les hauts seigneurs ; elle passait pour une petite mignonne « amusante et sans conséquence » ; personne ne se fût avisé d’en prendre ombrage. Seul, je m’en défiais, et au fond je ne l’aimais guère, peut-être parce que ma magie, qui l’avait si fort émue dans l’auberge de Merspurg, perdait chaque jour un peu de son influence sur cette petite tête non moins obstinée et impérieuse que charmante. Quand la comtesse voulait quelque chose, elle le voulait bien, et, s’il lui convenait de se taire, il était malaisé de la faire parler. C’est à quoi je songeais en entrant dans son salon.

Je la trouvai négligemment couchée sur un sopha, et occupée à « parfiler », ce qui était alors un divertissement à la mode, bien qu’il déplût aux visiteurs qui tenaient aux galons de leurs habits.

A ma vue, elle brandit ses petits ciseaux dorés, et je vis que je ne m’en tirerais pas sans quelque dommage.

Devant elle, sur un « bonheur du jour », étaient dispersés des chiffons et des papiers, où je remarquai un petit billet qui ne me parut pas placé en cet endroit pour rester inaperçu. Comme j’ai la vue excellente, je parvins, en prolongeant un peu la courtoisie de mon salut, il lire cette ligne A ma cousine de Valois. Fort bien. Voilà qui devait imposer du respect aux imbéciles et même à quelques gens d’esprit. Je me hâtai de dire à la belle Jeanne quelques galanteries de bon goût sur la fraîcheur de son teint, et je lui demandai des nouvelles de son mari, une espèce de grand gendarme plein de bonne volonté, qu’elle avait épousé on ne savait trop pourquoi. « Pour goûter de l’adultère », disaient les méchantes langues.

— Mon cher comte, fit la belle Jeanne, vous vous souciez de mon mari à peu près autant que moi-même ; parlons de choses sérieuses. Que me voulez-vous ?

— Ne le savez-vous pas ?

— Vous me jugez trop subtile.

— Eh bien… en toute franchise…