J’étais à peu près fou. La scène que j’avais évoquée me dominait moi-même et se détachait dans l’ombre avec le relief de la réalité.
Haletant, je suivais les péripéties d’une lutte affreuse, et j’encourageais Fiorella de mes paroles insensées.
— Défends-toi ! Qu’elle n’appelle pas ! Tu es la plus forte, et je t’aime. A la gorge ! à la gorge ! je le veux ! je l’ordonne ! Serre le cou de la vieille pour qu’elle ne puisse pas crier ; serre-le de tes petites mains d’acier. Encore ! il le faut ! Obéis-moi tu seras libre ! A présent, bâillonne-la. Non, c’est inutile, elle tombe, affaissée. Achève, achève ton œuvre ! Ne regarde pas le sang qu’il y a sur tes mains. Il faut fuir, Fiorella ; prends les clefs, ne perds pas de temps. Éteins la lampe avec tes mains rouges ; il fait noir. Ton cœur bat, pauvre martyre ; tu te traînes le long des murs. Reprends courage, va. Ferme la porte et descends. Suis le corridor. Descends encore. Il y a une issue au bas de l’escalier. La vois-tu ? Oui, tu la vois. Qu’importe l’obscurité ! la clef qui ouvre cette porte dérobée est la plus petite du trousseau. Tu l’as trouvée. Bien, hâte-toi ! Oh ! des rumeurs s’éveillent dans le couvent. On va te poursuivre. Ne chancelle pas, sois hardie, tu seras sauvée ! Vois mes bras qui te sont ouverts et qui t’emporteront dans la liberté et dans l’amour !
Je criais avec des râles dans le gosier. Une pesanteur formidable écrasait mes poumons. Tout à coup il me sembla que je venais d’entendre un battement de porte, suivi d’un bruit de pas nombreux, et ce fut comme si tous ces pas m’avaient marché sur la poitrine. J’eus peur, je ne savais de quoi, de quelque chose de sinistre qui allait se passer, de quelqu’un de terrible qui allait surgir, et je crus, tant les bruits redoublaient et se rapprochaient, que j’étais entouré d’une multitude invisible, menaçante. Je voulus échapper à cette épouvante, me lever, m’éloigner. Impossible. Je me sentis incapable de vaincre ma terreur. Je souffrais de cette attente anxieuse que l’on subit sous l’approche magnétique d’un orage, quand c’est sur vous peut-être que la foudre va tomber. Et voici que j’entendis, à travers le tumulte, — très nettement, cette fois, — un pied qui pressait le sol, une robe qui traînait dans l’herbe ; et une main, une main longue, très froide — oh ! j’en sentis la glace à travers mes habits — se posa lentement sur mon épaule.
— Je t’ai obéi, Joseph ! je l’ai tuée. Me voici.
C’était sa voix ! la voix de Fiorella !
Sans oser regarder celle qui me parlait, sans rien vouloir entendre de plus, je pris une course folle à travers champs, en ligne droite, fuyant les routes et les sentiers frayés, enjambant les haies, escaladant les murs, sautant les fossés, tombant quelquefois, me relevant, grimpant des pieds et des mains, dévalant aux descentes, me meurtrissant aux ronces, aux pierres, aux arbres, comprenant que ce serait dans un complet épuisement physique que je pourrais anéantir la pensée de terreur et d’horreur !
Après bien des heures de fuite forcenée, je tombai presque mort le long d’une haie. Si je ne me relevai pas pour courir encore, c’est qu’une fatigue invincible ferma mes paupières, m’engourdit et me plongea dans un sommeil profond.
Il faisait grand jour quand je me réveillai. Deux personnages de bonne mine, inclinés vers le fossé où je m’étais endormi, me secouaient doucement, et, pendant que je frottais mes yeux encore tout sillés de sommeil, j’entendis l’un des passants dire à l’autre :
— Voilà, compère orfèvre, une heureuse rencontre, et, grâce à Joseph Balsamo, notre fortune est faite.