Le soir, Fiorella ne vint pas au théâtre ; l’impresario reçut une assez forte somme, accompagnée de l’avis qu’il ne reverrait jamais sa pensionnaire ; un petit billet anonyme, apporté par une sœur tourière, m’invitait à passer au couvent dans la journée du lendemain.

Ainsi j’avais réussi ! Fiorella n’était plus la pauvre ballerine qui faisait jadis des ronds de jambes sur la corde tendue ; elle était la fille de l’opulente duchesse de P… Et moi, s’il vous plaît, je ne serais plus le petit moinillon défroqué, arrachant çà et là quelques piastres au hasard des tripots, mais un riche seigneur, mari d’une belle femme du monde, et faisant l’aumône dans les rues, avec un geste fier, à ses compagnons de la veille.

Je fus reçu par la révérende abbesse elle-même. Elle était sévère et rayonnante à la fois. Elle me parla de Fiorella sans aucune gêne, mais très gravement. Instruite, disait-elle, de mon amour pour sa fille, elle savait aussi que cette tendresse n’avait pas dépassé les limites d’une chaste inclination ; — évidemment il ne m’appartenait pas de la démentir ; — elle me savait gré de mon dévouement et de mon respect ; elle m’en récompenserait dignement. Mais il me fallait renoncer à toute espérance, à toute idée de rapprochement. Un pauvre hère tel que j’étais ne pourrait obtenir — je devais le comprendre — la main de la plus riche héritière de Sicile. Fiorella, d’ailleurs, s’était résignée à passer sa vie dans la sainte maison que sa mère gouvernait ; elle y serait reine et maîtresse, et y ferait son salut, passablement compromis par les erreurs de sa jeunesse.

Il est aisé d’imaginer quel fut mon désespoir. En voulant accommoder les choses pour le mieux, j’avais fait non seulement mon malheur, mais celui de la pauvre Fiorella, qui, certainement, ne demeurait pas au couvent de son plein gré. Elle devait souffrir autant que je souffrais, et je sentais mon cœur se briser à l’idée que j’avais voué mon amie à toute une existence de regrets et d’angoisses.

Je voulus protester ; je voulus même, au risque d’être envoyé aux galères, avouer la supercherie dont j’avais fait usage. Mais la duchesse avait une façon de regarder les gens qui glaçait les paroles dans la bouche. Elle appartenait à ces races patriciennes qui dénouent volontiers les situations embarrassantes et leurs affaires de famille par un coup de stylet ou par un verre de Malvoisie amalgamé de quelque subtile mixture. Une lutte découverte avec une pareille adversaire me parut impossible. Je me retirai, saluant jusqu’à terre, étourdi, subjugué et humilié par une bourse de cent ducats que la digne Révérende me glissa dans la main. J’eus d’abord envie de la lui jeter au visage. Je résistai à ce méchant mouvement et me promis d’employer cet argent à reconquérir l’ange que j’avais perdu.

Hélas ! comment ? Les premières journées, je rongeai mon frein ; j’attendais une inspiration, un avis, quelque chose. Je connaissais Fiorella. En admettant qu’on l’eût séduite pendant quelques heures, sa libre nature se réveillerait bientôt dans sa violence et secouerait les obstacles.

Mais les jours se passèrent sans me fournir aucun sujet d’espérance.

Tout ce que j’appris, d’après les bruits courant Palerme, ce fut qu’il se produisait des révolutions intimes dans le couvent des Dames-Nobles, et qu’une prise de voile prochaine y occasionnait d’étranges résistances. On sait quels moyens invincibles possèdent les nonnes pour courber sous l’obéissance les brebis rebelles à la voix du Seigneur. Fiorella ! Ma pauvre Fiorella ! Et c’est moi qui l’avais poussée dans ce gouffre où elle allait disparaître à jamais !

J’en devins mezzo-matto, comme on dit chez nous. Sous peine d’être proscrit par une police ombrageuse, il ne faut pas regarder de trop près les couvents au grand jour. Aussi passais-je mes journées à errer dans les champs, combinant des projets téméraires où l’incendie figurait parmi les inventions les plus douces. Mais, dès la nuit montante, je venais m’asseoir sous les grands arbres d’une promenade qui longeait les murs de Sainte-Rosalie, et j’épiais, avec une ardente attention, les moindres bruits qui s’échappaient du monastère lugubre comme un sépulcre. Parfois des chants lointains m’envoyaient de vagues bouffées d’harmonie. Alors des nuages passaient devant mon regard ; des images indécises s’ébauchaient dans ces brouillards. Fiorella m’apparaissait, pâle, échevelée, dans de longs habits religieux qui la couvraient comme un suaire… Oh ! ma séduisante ballerine ! — ce diable d’ange, comme je l’appelais quelquefois, — qui bondissait, le rire aux lèvres, la joie aux yeux, l’amour partout, dans un envolement de jupes où pétillaient des paillettes, qu’était-elle devenue ? Allait-on étouffer cette jeunesse, cette lumière, cet enivrement, cet amour ? La Fiorella que je voyais maintenant avait l’œil fixe et farouche ; elle se débattait contre une implacable tyrannie, et ses bras tendus vers moi semblaient me demander secours. Je la voyais, — un soir surtout, je la vis, — et je ne perdais pas un seul de ses gestes. L’abbesse était inclinée vers elle, la dominant de ses grands yeux froids, et la délicate créature, agenouillée, se tordait les mains, baissait le front, demandait grâce, pleurante et suppliante…

— Fiorella ! m’écriai-je, elle ne t’écoute pas ! Elle est de marbre, cette religieuse, comme le sera son image, un jour, sur son tombeau. Ce n’est pas ta mère, je te le jure ! C’est moi qui ai inventé toute cette histoire ; il faut que je te l’avoue enfin. Ne perds pas ton temps à l’implorer. Ne vois-tu pas, dans le regard dont elle te couvre, l’immuable résolution qui te condamne, le châtiment dont elle va te frapper ? Fiorella, défends-toi ! ne la laisse pas appeler, tu serais perdue… Bien… bien, ma lionne !… Tu te relèves, l’œil en feu, superbe d’audace et de révolte ! Que tu es belle et terrible ! Oui, tu as le droit de vivre et d’aimer. Ah ! c’est elle qui tremble devant toi à présent. Elle a peur, elle te supplie ! Prends garde ! les nonnes sont comme les tigres ; elle te trompe. Elle rampe, elle se ramasse, elle va bondir !