— Que penses-tu de cela ? dit ma belle amie. L’abbesse doit être un peu folle, car je n’ai pas de papiers de famille, moi.
— Eh ! qui sait ? répondis-je ; tu n’as pas de papiers réguliers, sans doute, puisque tu es née, ma jolie rose, sur le premier églantier venu. Mais j’ai souvenir qu’il y a en effet, au fond de ta malle, un parquet de paperasses jaunies.
— Bon ! des chansons, des scénarios de pantomimes et des billets d’amour.
— N’importe ! Puisque la duchesse de P… a la fantaisie de voir tes papiers, montre-les-lui ; elle t’a prise en tendresse, et c’est une connaissance à ménager.
— Comme tu voudras, dit-elle.
Le matin du jour suivant, au moment où elle allait partir pour faire visite à sa protectrice, je l’embrassai longuement, amoureusement.
— Ma chère âme, lui dis-je, si, par quelque aventure, tu devenais grande dame, que ferais-tu de moi ?
— Je t’épouserais ! dit-elle.
Je me sentis bien heureux, et j’attendis avec confiance ce qui ne devait pas tarder à arriver.
Il est temps de dire que j’avais conçu le dessein de rendre à l’abbesse de Sainte-Rosalie l’enfant perdue, regrettée depuis si longtemps, et, par la même occasion, d’assurer à ma bien-aimée et à moi-même une fortune considérable. Quel mal y avait-il à cela ? Aucun. La Révérende cherchait une fille, et, quoique Fiorella ne cherchât point de mère, elle pouvait très bien s’accommoder de celle que je lui destinais. Quant aux moyens imaginés pour parvenir à mon but, ils n’étaient pas très compliqués. J’avais fait tenir à la supérieure une lettre mystérieuse qui lui désignait la petite comédienne comme la fille qu’elle pleurait. La lettre n’affirmait rien d’une façon absolue : on engageait seulement la noble dame à se munir des preuves qui se trouveraient peut-être dans une grande malle, où Fiorella avait coutume d’enfermer ses costumes de baladine. Or, ces preuves, j’étais bien sur qu’on les trouverait dans le coffre, puisque je les y avais mises. C’étaient, entre autres paperasses, une confession écrite, au moment de trépasser, par la vieille juive repentante qui avait enlevé l’enfant. En outre, j’avais ajouté çà et là, dans les autres papiers, des circonstances, des noms qui devaient développer chez l’abbesse une conviction d’autant plus ardente qu’elle ne reposerait sur rien de positif. J’aurais pu mettre Fiorella dans le secret ; mais les rôles qu’on joue le mieux, ce sont les rôles qu’on joue naturellement. Je comptais aussi sur cette voix du sang qui porte toutes les mères à aimer tous les enfants, et tous les enfants à aimer toutes les mères.