Je serrais Fiorella dans mes bras, fort indécis sur ce que j’avais à faire. Mes caresses semblaient augmenter son engourdissement. Je la plaçai sur un fauteuil ; elle éprouva une sorte de soulagement quand je l’abandonnai. De profonds soupirs s’échappèrent de ses lèvres ; je dégrafai son corsage pour qu’elle respirât avec plus de facilité. Ce ne fut pourtant qu’au bout d’une demi-heure qu’elle sortit de son évanouissement, après m’avoir fait passer par toutes sortes d’angoisses. Elle semblait revenir de l’autre monde ; ses yeux étaient pleins de visions mourantes.
— Cher ange, lui dis-je, me reconnais-tu ? Je suis Joseph, ton ami. Qu’as-tu donc éprouvé ?
— Je ne sais, dit-elle, j’ai perdu connaissance ; ne me regarde plus comme tu l’as fait, cela est dangereux. Tes yeux m’entrent dans l’âme et me causent une voluptueuse douleur. Tout s’efface, je ne vois plus rien ; — et que de choses j’ai rêvées dont je ne me souviens pas !
Elle était inquiète, fatiguée, nerveuse, et je ne voulus pas pousser plus loin un interrogatoire qui ne lui plaisait pas. Mais, à partir de ce jour, une intimité plus étroite s’établit entre nous, et bien qu’elle fût devenue ma maîtresse, je sentais que j’étais véritablement son maître.
Je ne cessai pas d’en être éperdument épris. Il m’arriva même de songer sérieusement à l’épouser. Une seule chose m’arrêtait ; je ne possédais pas un sou vaillant, et, pour faire d’elle l’heureuse créature qu’elle méritait d’être, il m’eût fallu toutes les richesses, toutes les renommées qui passaient dans mes songes.
Ces idées ambitieuses me conduisirent à une imagination dont les résultats ont été singulièrement terribles.
Il était de notoriété publique, à Palerme, que la duchesse de P…, une des plus grandes dames de la Sicile, avait pris le voile à la suite de la perte d’une enfant que des Juifs lui avaient volée. On affirmait que les gens de cette nation maudite se livraient à des opérations de magie pour lesquelles un sang innocent était nécessaire. Navrée de douleur, la pauvre mère avait prononcé des vœux éternels et s’était réfugiée dans la paix du cloître. Elle était devenue abbesse des Dames-Nobles de Sainte-Rosalie, maison où l’on ne recevait que des personnes de haut rang.
Plus d’une fois il m’arriva de songer à cette histoire, en regardant ma chère Fiorella. Pourquoi ? Je ne le démêlai pas bien clairement d’abord. Mais il est certain que je pensais en même temps à ce que la jeune ballerine me racontait souvent de ses premières années. Elle avait vécu, dormant sous les étoiles, mangeant au bord des fossés, au milieu d’une troupe de bohémiens ; elle ne quitta ses maîtres que le jour où ils commencèrent à se montrer galants. Or, son teint presque nacré ne permettait pas de lui assigner une origine égyptiaque. Fiorella devait être quelque enfant dérobée à une grande famille italienne ; et ce qui ne permettait guère d’en douter, c’était la distinction de ses traits, l’aristocratique élégance de ses moindres mouvements. Je lui avais prédit qu’elle se réveillerait un jour princesse, et nous nous amusions de ces rêveries.
Le fait est que Fiorella m’arriva un soir fort émue. Elle avait été mandée au couvent de Sainte-Rosalie, où les religieuses l’avaient reçue avec effusion. La révérende mère abbesse, particulièrement, lui avait fait mille amitiés, l’embrassant à chaque minute et se plaisant à la faire jaser.
Fiorella avait dû raconter les aventures de sa jeunesse errante, et aussi ses amours. On la gronda bien un peu, mais en riant beaucoup et en la bourrant de liqueurs et de friandises. Quand elle demanda ce qui lui valait tant d’honneur, une religieuse futée répondit que le bon Dieu, qui prend en pitié les faiblesses humaines, n’interdisait pas les distractions à ses filles, et que les nonnes avaient été bien aises de voir de près une artiste dont tout Palerme s’entretenait. Il est vrai que le régime des couvents, en ce temps-là, ne proscrivait pas les amusements mondains ; il y avait dans la ville des parloirs très fréquentés, qui étaient presque des salons, et plus d’une abbesse avait son jour de réception où s’empressaient les personnes du bel air. Il me souvient d’avoir vu une bernardine tenir tête fort galamment à deux ou trois coquettes et à quelques beaux esprits, tout en jouant d’un éventail où était peinte, il est vrai, une Descente de Croix ; d’ailleurs, elle s’interrompait quelquefois de la causerie pour réciter son rosaire. Il n’y avait donc rien de surprenant à ce que la Fiorella eût été mandée par les Rosaliennes. Pourtant elle se montra inquiète en me racontant son aventure. Elle pensait qu’une telle affabilité devait cacher quelque secret ou quelque piège, d’autant qu’on lui avait recommandé, en la congédiant, de ne pas manquer d’apporter, le lendemain, des lettres, des papiers de famille et autres grimoires, qui devaient se trouver chez elle, dans un coffre, parmi ses loques de théâtre.