Per Baccho ! je pris la balle au bond et m’avançai vers Lorenza que je saisis entre mes bras, malgré sa résistance assez robuste. Roméo riait à se tordre. Il me parut d’une pâte à faire un excellent mari. Cependant la signora me repoussait sérieusement, mais en riant elle-même, ce qui la rendait maladroite à se défendre. Elle esquiva mon premier baiser, reçut le second, et répondit au troisième par un soufflet.

— N’allons pas plus loin, dit Roméo en s’interposant. J’ai promis à Lorenza de la conduire au spectacle. Aurons-nous l’honneur de votre compagnie ?

— A une condition, dis-je, c’est que la signora m’accordera la permission de baiser la main qui m’a si rudement frappé.

— Oh ! point du tout, dit-elle.

— En ce cas, répondis-je, je n’irai point avec vous.

— C’est comme il vous plaira, seigneur comte.

Les amoureux partirent. Je m’étais dépité mal à propos et, par un caprice, perdais l’occasion de passer une bonne soirée. Un baiser sur la main, eh ! je lui en aurais donné bien d’autres ! Les façons d’agir de son amant me permettaient à cet égard des espérances. J’aurais dû rentrer chez moi ; avec la lâcheté naturelle à l’amour, je demeurai à l’hôtel sous de vagues prétextes. J’avais besoin de revoir Lorenza avant de m’endormir, et parfois je me demandais si ces bizarres fiancés ne me permettraient pas de dresser un troisième lit dans leur chambre.

Pendant que je me livrais à ces imaginations galantes, voilà un grand bruit devant la porte de l’hôtel, une foule rassemblée, puis des soldats, des exempts et un officier de justice qui entrent avec fracas.

L’hôte salue jusqu’à terre et roule son tablier entre ses doigts. On apporte le registre de l’hôtel, l’officier déclare qu’il met en état d’arrestation Roméo Staffi et Lorenza Feliciani pour divers crimes à connaître par le tribunal de la Sainte Inquisition romaine. On monte chez les jeunes gens, on ne les trouve pas. Seul, je savais qu’ils étaient à San-Carlo. Je m’esquive à la faveur du tumulte ; je loue une chaise de poste et de bons chevaux ; je passe à mon logement où je prends de l’argent et un porte-manteau bien garni ; puis j’envoie ma voiture stationner dans une ruelle voisine du théâtre. A San-Carlo, je ne cherchai pas longtemps mes étourdis. Ils étaient au premier rang d’une loge, bien en vue, et marquaient la mesure en dodelinant de la tête.

Toutefois, au premier signe que je leur fis, ils se levèrent pour me rejoindre ; j’avais sans doute la figure bouleversée.