Je ne compris pas un mot à ce discours plaisant ; par bonheur, le seigneur Roméo voulut bien me tirer de gêne.
— La vérité, monsieur, c’est que nous sommes fiancés malgré la volonté de nos parents, et que nous courons le monde dans l’espoir de les décider à nous unir. Mais notre vie, en dépit des apparences, est parfaitement irréprochable…
Irréprochable ! triple sot ! Pourtant cette stupidité n’était pas pour me déplaire, et, touché de leur confiance, je me mis à la disposition des deux amants. Je leur offris mes conseils, ma bourse, mon épée, — et un dîner qu’ils acceptèrent sans façon.
Vraiment, le repas fut très intéressant, d’autant que les petits souliers de Lorenza, sous la table, ne semblaient pas avoir pour les miens une antipathie insurmontable, et aussi parce que mes nouveaux amis complétèrent leurs confidences.
La belle Lorenza était la fille d’un passementier de Rome. Touchante conformité ! mon père avait été passementier à Palerme ! mais je me gardai d’en souffler mot, pour ne pas contredire mes nobles parchemins. — C’était à l’église de la Trinité des Pèlerins, où elle était fort assidue, que Lorenza avait fait la connaissance de Roméo. De quelle façon ? En se confessant à lui. Roméo était prêtre en effet, ce qui m’expliqua l’air un peu taciturne empreint sur les traits de ce bizarre amoureux. Mais il espérait quitter les ordres pour se marier ; il était en instance à ce sujet auprès du saint-père. Ces « désordinations » ne sont pas impossibles, et, appuyé par de hautes protections, Roméo comptait réussir. Le fâcheux, c’était que les parents de Lorenza, loin de se prêter au mariage secret que Roméo avait voulu contracter, en attendant l’issue de son instance, avaient fait enfermer leur fille au couvent de l’Annonciade et défendu leur porte au jeune prêtre. Roméo, pour leur forcer la main, avait enlevé la belle Romaine, et il la promenait à Naples dans l’honnête dessein de la compromettre outrageusement.
L’affaire me parut grave. Le Saint-Office pouvait s’en mêler. Il est malséant que les prêtres enlèvent les filles, même dans l’expectative d’un mariage douteux.
Je développai ce raisonnement aux jeunes gens qui m’écoutèrent avec attention. Je leur parlai des suites probables de leur escapade. Je ne pouvais supporter l’idée que Lorenza pût être mise en prison, et je lui fis à ce sujet les remontrances les plus vives, emporté par un intérêt que je ne pouvais dissimuler.
— Ohimé ! s’écria Roméo en riant, je crois que vous êtes amoureux de ma fiancée ?
— C’est vrai, répondis-je, et je vous l’enlèverais de grand cœur, si elle m’aimait. Mais je suis prêt à me dévouer à vous deux, puisqu’elle vous aime. Qu’avez-vous à répondre à cela ?
— Rien, dit-il, sinon que je vous suis fort obligé ; et puisque Lorenza vous paraît jolie, je vous autorise à l’embrasser.