Car j’ai toujours l’habitude de porter beaucoup d’argent sur moi, — pour peu que j’en aie.
— Oh !!! s’écria le jeune homme qui se leva tout étourdi, voilà ce que j’appelle des façons de gentilhomme. C’est moi qui vous embrasse aujourd’hui, fit-il en appuyant ses lèvres sur mes joues, mais j’espère bien que Lorenza en fera un jour tout autant.
Je n’attendis pas une heure pour me présenter chez les Feliciani, précédé par l’aimable Lorenzo. Sa recommandation produisit un grand effet, mais un effet, je dois le reconnaître, diamétralement opposé à celui que j’étais en droit d’en attendre. Je commençais à exposer ma requête, quand le passementier, espèce de Cassandre très irascible, à ce qu’il me parut, et la passementière, forte matrone romaine, belle comme une ruine bien conservée, saisirent, lui une lourde chaise, elle un grand plumeau à épousseter les galons, et tombèrent de concert sur leur garnement de fils, qu’ils accusaient — bien injustement — d’être un coureur de filles et un pilier de cabaret ; quant à moi, je ne devais pas valoir mieux que mon protecteur, et je crois que, dans la bagarre, je fus quelque peu épousseté par le plumeau et assommé par la chaise.
Dès que je me retrouvai dans la rue, je rendis fidèlement à Lorenzo tout ce que j’avais reçu de ses père et mère. Le misérable ne se piqua point d’honneur et garda mes ducats.
Cela me soulagea de le battre, mais l’état de mes affaires n’en devenait pas meilleur. Je vis clairement qu’il ne me restait qu’une ressource : être aimé de Lorenza au point de la pouvoir décider à fuir avec moi.
Je dressai mes batteries en conséquence. J’allai la voir tous les jours au parloir de l’Annonciade, où je ne tardai pas à avoir d’aimables alliées. J’arrivais, chargé de bonbons, de fleurs et de cadeaux mignons ; je les distribuais aux bonnes sœurs qui venaient nous écouter. Bientôt elles ne craignirent pas de m’appeler « l’amant de Lorenza » ; elles me promettaient leur appui auprès d’elle. Hélas ! l’ingrate riait de leurs conseils. J’essayais de la dominer par la volonté, comme j’avais fait autrefois avec la pauvre Fiorella, mais je trouvais dans ses beaux yeux de redoutables adversaires. Ils me frappaient d’œillades acérées comme des lames, et quand je croisais mes regards avec les siens, ces rencontres semblaient des duels. Je finissais par l’emporter, mais à quel prix ! Lorenza baissait à peine ses longues paupières, et moi, je me sentais profondément blessé. Ce qui achevait de me rendre tout à fait malheureux, c’est que presque tous nos entretiens roulaient sur Roméo et sur l’amour qu’elle lui gardait. Elle me forçait d’aller au cloître des Célestins et de lui rapporter des nouvelles de son amant. Telle est la faiblesse du véritable amour que j’obéissais. Je suis persuadé d’ailleurs que cette cruauté était inconsciente et qu’elle ne voulait pas me faire de mal.
J’étais un esclave si soumis à ses caprices, une âme tellement sienne, un adorateur à tel point prosterné, que mes hommages ne lui étaient pas importuns ; elle ne voulait pas m’aimer, mais c’était sans courroux qu’elle me laissait l’aimer. Même je la surprenais quelquefois me regardant avec tendresse. Un jour, elle essaya de me faire le tableau du bonheur qu’elle rêvait ; j’avais une place dans ce groupe, et quand Roméo serait son mari, je serais son frère. Essayez donc de discuter ces choses avec une innocente dont on est séparé par une grille d’un pouce d’épaisseur !
Les choses en étaient là, lorsque l’assemblée ecclésiastique rendit une sentence qui dégageait mon rival de ses vœux ; il était fort protégé, je l’ai dit, par un cardinal-prêtre qui avait eu pour pénitente, autrefois, la mère de Roméo. Le jeune homme recouvra sur l’heure la liberté. Sa première visite fut pour la boutique des passementiers, qui n’avaient plus rien à objecter à son mariage ; la seconde pour le parloir de l’Annonciade. L’entrevue des deux amants (j’y assistais, hélas !) fut amoureuse et touchante, — trop amoureuse même. J’eus lieu d’être reconnaissant à la grille contre laquelle j’avais tant pesté.
— Adieu ! m’écriai-je tout à coup.
— Adieu ? pourquoi ? demanda Lorenza.