J’aurais voulu me vêtir galamment pour me présenter au parloir de l’Annonciade ; hélas ! mes bagages étaient restés à Naples et ne devaient arriver qu’au bout de quelques jours.
Je fis donc ma visite en simple équipage, mais si violemment parfumé que j’en avais mal à la tête. C’était la mode napolitaine, et les dames appréciaient fort ce raffinement.
Je vis apparaître la belle Lorenza en costume de pensionnaire ; sa vue me troubla tellement que j’en demeurai muet et ne pus que la saluer en balbutiant des paroles indistinctes. Elle n’était pas seulement belle, mais d’un attrait surnaturel et d’une séduction irrésistible. Ses traits fins et réguliers, purs comme ceux d’une madone, avaient une mobilité extrême, une expression saisissante. Il ne pouvait rien se passer dans son cœur qui ne fût visible sur son visage. C’était encore une enfant ; sa candeur transparaissait dans ses grands yeux clairs ; mais un gracieux embonpoint révélait ses dix-huit ans à tous les yeux. Svelte et superbe à la fois, elle avait l’ondulation du cygne et la démarche molle et caressante des chattes. Je ne dis rien, je ne m’emportai pas, mais je pensai : « C’en est fait. J’ai rencontré la femme qui fera le tourment ou les délices de mon existence tout entière. »
Cependant, son étourneau de frère la faisait rire de bon cœur, en lui racontant, avec une verve de Pasquino, l’histoire de notre voyage et mes entreprises amoureuses. La petite sœur avait su le complot des deux jeunes gens et ne s’y était pas opposée. Loin de lui en vouloir de sa gaieté, j’étais charmé qu’elle s’occupât de moi, même pour s’en moquer un peu. Mais elle cessa de rire, quand son frère lui parla du baiser qu’il m’avait promis ; elle rougit et me tendit son doigt à travers la grille, n’accordant à mes lèvres que le bout d’un petit ongle rose. Il en sortit une secousse inconnue qui m’alla jusqu’au fond du cœur.
Je ne cherchai pas à prolonger cette entrevue. Toutes les âmes vraiment sensibles me comprendront : il me tardait de quitter Lorenza, afin de me souvenir d’elle. Lorenzo me conduisit au cabaret, directement ; il fit apporter du vin de Poli à une piastre la bouteille, et me laissa rêver ou parler à mon gré, pendant qu’il se grisait au sien. Toutefois, quand je lui déclarai que le comte de Cagliostro était résolu à épouser Lorenza Feliciani, il me fit observer qu’il y avait de grandes difficultés à cela ; que ses parents ne me connaissaient point ; que Roméo tenait à sa maîtresse et avait pour protecteur un cardinal-prêtre ; que les cardinaux étaient habillés de rouge ; que le pape avait les clefs du Paradis…
— Lorenza aussi ! m’écriai-je.
Il affirma qu’elle aimait singulièrement son abbé, et qu’elle était fort têtue ; ajoutant que lui, Lorenzo, connaissait dans le Transtevere une très belle fille, remarquable par sa bienveillance envers les étrangers, et qui ferait bien mieux mon affaire que sa bégueule de sœur.
Je le remerciai de son offre obligeante, mais je répondis que je tuerais Roméo, au besoin ; que j’avais, pour me faire aimer des femmes, des moyens inconnus au vulgaire, et que j’allais de ce pas parler mariage aux parents, comptant bien être appuyé par mon futur beau-frère, à qui j’offrais cent ducats à valoir sur mon cadeau de noces. Le jeune homme fut ébranlé, notamment par les derniers mots de mon discours.
— Cent ducats ! fit-il, parlez-vous de cent ducats d’or ?
— Je parle des cent ducats que voici, dis-je en les plaçant sur la table.