— C’est vrai ! tu as raison, s’écria-t-il en bondissant ; je suis somnambule, en effet. On m’a raconté que, tout enfant, je me levais la nuit pour aller voler les pommes du verger. C’est un mal de famille ; ma défunte mère — qui pourtant était une sainte — faisait, pendant son sommeil, mille choses inattendues, à ce que m’a dit le cardinal. Mais, en ce cas, Lorenza ne peut m’en vouloir. On n’est pas responsable de ce qu’on accomplit en état de somnambulisme. Joseph, il faut qu’elle me pardonne, et je veux lui parler sur-le-champ.

— Non, elle est irritée ; elle ne voudrait pas t’entendre. Laisse-moi faire. Va m’attendre chez toi. Je lui expliquerai ton infirmité, et je vous réconcilierai.

Il s’en alla, l’excellent jeune homme. Lorenza, qui s’était enfermée dans sa chambre, consentit à m’ouvrir sa porte après quelques difficultés. Elle s’assit dans un grand fauteuil, ses beaux yeux humides de larmes. Je me mis à ses pieds et lui baisai les mains. Je lui dis que Roméo n’était pas coupable, et que, moi, j’étais amoureux ; que ce n’était pas la faute de ce garçon s’il était somnambule, et qu’elle était belle comme Vénus ; que c’était contre son gré que son amant se relevait pour courir la nuit, et que j’étais prêt à mourir pour elle. Je la regardai tant et si bien, en plaidant la cause de mon malheureux rival, qu’elle me donna un baiser.

— Tu as un cœur d’or, me dit-elle, — car on se tutoie à Rome quand on est vraiment ému, — tu défends ton rival, et tu m’adores. Je crois que c’est toi que j’aime, mais c’est lui que je dois épouser, pour le monde, pour le cardinal, pour le bruit qu’on a fait, et parce que j’en ai fait serment à la Madone. Un serment, c’est sacré. Toi, je t’aimerai comme on chérit un tendre ami, je te ferai mille caresses, mon Joseph ! Et, puisque tu le veux, je lui pardonne. Seulement, qu’il soit sage à l’avenir, sinon j’entrerai au couvent et j’épouserai Dieu.

— Et moi ? dis-je piteusement.

— Dieu ou toi, fit-elle en souriant.

Oh ! ces premières amours impossibles à déraciner ! Je m’en allai désolé, car j’avais peut-être espéré que Lorenza, malgré mon éloquence, ou justement à cause d’elle, ne pardonnerait pas à Roméo. Hélas ! la réconciliation fut complète ; et le mariage était sur le point de s’accomplir.

La veille du jour que je voyais arriver avec désespoir, Roméo vint me rendre visite, fort inquiet.

— Comte, me dit-il, quelques heures seulement me séparent de mon bonheur. Mais j’ai peur de faire des sottises cette nuit.

— Bon ! tu es fou, lui dis-je.