— Je me sens les nerfs tendus, et je me défie de ce maudit somnambulisme qui a déjà failli me brouiller avec Lorenza. Si je couchais chez toi ?

— Non, j’ai un rendez-vous.

— Que me conseilles-tu ?

— A ta place, répondis-je, je me ferais attacher dans mon lit.

— Méchant railleur ! Accompagne-moi au moins chez moi.

Je l’accompagnai. Quoiqu’il fût encore de bonne heure, il se coucha sans retard.

— J’ai sommeil, dit-il, et tu rendras témoignage que tu m’as laissé entre deux draps.

— Tache de ne pas rêver, répondis-je.

Cependant, le quartier de la Trinité dormait depuis quelques heures, quand la place des Pèlerins se remplit de gens à discrète allure. C’était une troupe de musiciens, portant des violons, des flûtes et des mandolines. Lorenza fut bercée par une musique douce. Bien qu’il eût été convenu que son avant-noce ne serait fêtée par aucune sérénade, elle n’eut point de courroux, et même elle sourit de la désobéissance de son amant. Il ne lui déplaisait pas que le nom de Lorenza fût célébré par les chanteurs. Mais les voisins se mirent aux fenêtres, car on est mélomane dans notre pays, et ce remue-ménage commença d’irriter le farouche passementier.

Le silence se rétablit enfin, et le calme. Les gens se rendormirent… Brusquement un appel de trompettes réveilla tout le monde en sursaut, y compris la belle fiancée qui croyait en avoir fini avec les sérénades. Elle écouta ! La galanterie dégénérait en esclandre. Des cors de chasse, des serpents, des clarinettes, des fifres aigus éclataient dans un fracas de fanfares, autour du lit où elle était couchée. Elle rougit de pudeur et de colère, en entendant son nom mêlé à des hourras sauvages. Naturellement, les voisins riaient à leurs croisées ; la place de la Trinité était en révolution. On pense que le père ne fut pas le dernier à ouvrir sa porte ; plein d’un juste courroux, il enjoignit à l’orchestre d’aller faire tapage ailleurs. Mais il fut mal reçu on le hua, et les instrumentistes ne quittèrent la place qu’après avoir exécuté un formidable finale.