Cette aventure, — jointe à quelques autres dont j’ai déjà parlé, — me troubla singulièrement. Je ne fus pas éloigné de croire que je possédais des facultés refusées à la plupart des hommes ; je m’en autorisai pour prononcer à tout propos des paroles mystérieuses, et pour porter la tête haute, avec un air qui sentait son magicien d’une lieue.
Je me mêlai dès lors de dire la bonne aventure et de guérir les malades par l’imposition des mains. Mes prophéties en valaient bien d’autres, et se vérifiaient souvent. Quant à ma médecine, je dois convenir qu’elle réussissait surtout auprès des malades pauvres ; ceux-là guérissaient très vite ; je les payais pour cela.
Mais je me lassai de l’Italie, où ma chère Lorenza était trop courtisée. Je n’ignore pas qu’on m’a accusé d’avoir toléré ses coquetteries et même de l’avoir engagée à faire bon visage à certains personnages riches et de haut rang. C’est ainsi que la calomnie dénature les plus pures intentions. Il est certain que, peu jaloux de mon naturel, je voyais d’un fort bon œil ma Lorenza coqueter, caqueter, chanter, danser, en un mot se divertir de toutes façons avec des hommes de son âge ou même un peu plus âgés qu’elle ; je lui désignais, parmi les seigneurs de notre société, comme le doit faire un mari prudent, ceux qui, par leur naissance, leur vertu et leur état dans le monde, méritaient le plus de considération. Devais-je, maussade et renfrogné, exiger que ma femme rudoyât les gens animés des meilleurs desseins à notre égard ? Elle aimait les belles étoffes, les diamants, les perles, surtout celles que je ne fabriquais pas ; quoi de plus naturel à son sexe ! et moi, je lui aurais interdit de recevoir, dans les villes où nous passions, des présents qui ne tiraient pas à conséquence ! C’eût été une impertinente tyrannie. Au surplus, comte Cagliostro, comte Phénix ou chevalier Pellegrini, j’étais de trop bonne noblesse pour qu’on s’avisât de me calomnier à voix haute. Quelques chuchotements malveillants finirent pourtant par me blesser, et j’entrepris de passer en Angleterre où les cœurs sont moins chauds et les langues plus réservées.
A Londres, — qui est le plus grand faubourg du monde, — j’eus l’occasion d’exercer fréquemment un des talents qui me rendirent fameux, celui de deviner l’état des personnes, leurs penchants, leurs répulsions, leurs aventures passées et parfois leurs noms même, par la seule inspection rapide des traits de leurs visages. En même temps, ma prescience devenait de plus en plus lucide ; et je ne puis passer sous silence une nouvelle preuve que j’en donnai.
Chez un banquier où je m’étais ouvert un crédit, on me présenta un jour un quaker qui avait la double réputation, méritée à ce qu’on assurait, d’être parfaitement chaste et parfaitement avare. Comme il faisait montre dans la conversation de sa continence et de son économie, je m’oubliai jusqu’à lui dire que je serais étonné si, avant peu de temps, il ne déboursait pas mille livres sterling pour une femme qu’il aimait. Cette prédiction fut jugée si absurde et prêta si fort à rire, que je me retirai presque offensé, en compagnie du marquis Agliata, gentilhomme italien qui voyageait avec moi. Nous n’avions pas d’occupations pressantes cette après-midi ; nous profitâmes de l’occasion pour visiter les monuments de la ville, dont plusieurs sont étrangement grandioses ; si bien qu’il était assez tard quand nous rentrâmes à l’hôtel ; nous avions aussi couru les tavernes. Comme je souhaitais la bonne nuit à mon compagnon, nous entendîmes des cris dans la chambre de Lorenza. Je m’y précipitai, suivi d’Agliata. Ma chère femme était aux prises avec un traître qui s’était introduit dans notre appartement, et qui la serrait de très près, malgré les cris qu’elle jetait et l’honnête résistance qu’elle était capable de faire. Nous eûmes bientôt raison du maroufle, et ma première pensée fut de le livrer à la justice. Mais Agliata me fit observer que le scandale est toujours fâcheux en ces sortes d’affaires ; qu’il y avait d’autres moyens de punition ; et que, sans doute, le coupable n’hésiterait pas, s’il avait quelque fortune, à nous compter une somme d’importance, pour éviter d’être bâtonné et dénoncé. Je fis de vives objections. Il me répugnait de gagner de l’argent dans une rencontre où l’honneur de ma femme et le mien n’avaient pas été sans courir quelque danger. Mais lorsque Lorenza m’eut assuré que le dommage qu’elle avait subi n’avait rien d’irréparable, je me radoucis, et consentis à recevoir mille livres sterling. Le coupable s’y accorda. Or, jugez de mon étonnement, lorsqu’en l’aidant — après qu’il nous eut fait son billet — à remettre une espèce de robe qu’il avait quittée je ne sais pourquoi, je reconnus le quaker si fameux par son avarice et sa continence !
Cependant, les divines facultés que je devais à la nature — bien plus qu’à l’art — n’auraient pas trouvé un emploi digue d’elles, sans un événement qui changea ma vie et décida de mon sort.
X
D’une salle noire, d’une salle blanche ; de diverses choses que je crus voir, et d’un homme que je vis.
Un soir, — j’étais depuis quatre ans le mari toujours amoureux de ma belle Lorenza, et je me trouvais à Francfort-sur-le-Mein, qui est une cité remarquable par son palais de ville où l’on couronne les empereurs, et par sa rue des Juifs où l’on prête au denier trois, — un soir, dis-je, je sortais d’un tripot en compagnie de mon ami de cœur le marquis Agliata. Bien qu’il m’eût joué un assez vilain tour naguère, en nous abandonnant sans un florin vaillant, ma chère Lorenza et moi, dans une hôtellerie de Dantzig, je le fréquentais avec plaisir. Je lui pardonnais volontiers quelques défauts, comme d’être menteur, escroc, ivrogne, — car il faut tenir compte des imperfections de la nature humaine, — et je ne lui en voulais sérieusement que de porter un nom de gentilhomme, quand il était avéré qu’il était le bâtard d’un tripier de la ville de Berne, en Suisse. Il n’y a rien de plus répréhensible, à mon avis, que d’usurper des titres de noblesse, et en même temps rien de plus puéril, car la vraie noblesse est celle de l’âme.
Donc, le chevalier Pellegrini, c’était le nom que je portais alors, et le marquis Agliata sortaient d’un honnête tripot de Francfort-sur-le-Mein, et je me disposais à rentrer chez moi, lorsque mon compagnon me dit :
— Entends-tu sonner l’heure ?