Mais, en vérité, mon cher Pancrazio, pour patient que tu sois, tu te lasserais bientôt de me suivre, si je te conduisais à travers toute mon adolescence, sans te faire grâce d’un seul ducat emprunté ni d’un seul baiser reçu. Ce qui augmenterait ton ennui, c’est que, parmi mes aventures, il en est plusieurs qui se ressemblent fort ; le moyen qu’il en soit autrement, puisqu’on a vu se manifester dans toutes la niaiserie des hommes, la galanterie obligeante des femmes, et ma propre imaginative ? Je pense que je ferai bien d’omettre quelques menus incidents de ma jeunesse, pour en arriver plus tôt aux magnifiques triomphes, aux illustres malheurs qui m’ont désigné à l’envie et à l’admiration de mes contemporains.
Divers démêlés avec ma belle-mère et avec la police, — celle-ci n’était pas la plus hargneuse des deux, — m’obligèrent à m’éloigner de Rome. Comme j’avais en toute langue un accent sicilien très prononcé et que je ne savais pas un seul mot d’allemand, je jugeai qu’il serait d’une imprudence aimable de me faire passer pour un officier prussien, et je me donnai hardiment à Florence, à Vérone, à Messine, pour le colonel Immermann. Ma Lorenza, un peu étonnée d’abord, s’accoutuma bientôt à notre vie errante ; ce fut une adorable colonelle.
Tu remarqueras, mon cher geôlier, que je ne souffle pas mot de mes voyages à Alexandrie, au Caire et en Égypte, à propos desquels il s’est fait tant de bruit. C’est qu’à la vérité je ne me souviens pas du tout d’avoir visité ces pays lointains. Eh qu’y serais-je allé faire ? Apprendre la chimie et l’art de guérir ? J’en savais tout ce qu’on en peut savoir, c’est-à-dire presque rien, et je possédais en outre ce que personne n’aurait pu m’enseigner, la puissance de dominer les volontés par le regard, et le génie de l’observation, auquel j’ai dû de passer pour sorcier.
Quant à ce qui est de Malte, il est certain que j’y séjournai pendant plusieurs mois, et que j’y fus fort bien accueilli par monseigneur Pinto, le grand-maître de l’ordre. Je vois encore ce ferme et robuste vieillard qui me regardait avec tendresse et me parlait d’une voix paternelle. Je lui demandai un jour, l’âme toute troublée, s’il n’était pas venu à Naples autrefois, et s’il n’y avait pas rencontré une belle jeune femme appelée Félicia Braconieri. Il répondit : « Mon enfant ! mon enfant ! » en détournant la tête, ce qui ne m’empêcha pas de voir deux grosses larmes lui descendre lentement des yeux. Je quittai Malte. Laissons cela ; je ne veux rien dire de plus du grand-maître Pinto, qui avait la face sévère d’un vieux templier. Je n’ai jamais pensé à lui sans un attendrissement profond.
A Bergame, comme j’étais peu fourni d’argent, je m’arrangeai un petit laboratoire, et j’y fabriquai des perles pour acheter des bas de soie à ma chère Lorenza. Mes perles étaient fausses, mais beaucoup plus jolies que les véritables ; je crus ne nuire à personne en les vendant un bon prix.
Un de mes amis, le marquis de Vivona, essaya de faire des topazes ; il y réussit mal, de sorte que les bijoutiers s’aperçurent de sa supercherie, et que le barigel se mêla de l’affaire ; il en résulta que je dus quitter Bergame un peu précipitamment, parce que les topazes du marquis avaient donné à penser sur mes perles.
Venise s’émut beaucoup à l’arrivée d’un prince sicilien, qui voyageait avec la princesse de Trébizonde, et qui consentait à vendre aux personnes de distinction de l’Élixir de longue vie. Vingt ducats le flacon ! Excellent marché, j’entends pour les acheteurs, car, moyennant une chétive somme, on acquérait une espèce d’immortalité, qui, en moyenne, et lorsque l’acheteur était dans la force de l’âge, durait bien huit ou dix ans. Quant à moi, j’y perdais presque, parce que le vin de Malvoisie que je mettais dans les flacons se trouvait être fort cher cette année-là, les vignes ayant gelé. Je débitais aussi du vin d’Égypte, propre à assurer une postérité nombreuse aux plus vieux Abraham et aux plus stériles Sarah. J’aime à croire que cette préparation ne manqua jamais son effet. Je n’oserais pourtant pas l’affirmer, le sort ayant voulu que je restasse toujours moins de neuf mois dans les villes où je vendais ce vin fameux, dont j’ai malheureusement perdu la recette. Mais je la retrouverais, j’imagine, si quelque belle jeune femme se trouvait dans la nécessité de l’employer.
C’est à Venise que je faillis mourir de peur, à cause d’un miracle que je fis ; j’étais jeune encore et peu accoutumé à mes prodiges.
Nous étions, Lorenza et moi, je veux dire la princesse de Trébizonde et le prince sicilien, dans une société où l’on s’inquiétait d’une dame qui était attendue et qui n’arrivait pas. Un cavalier s’offrit à l’aller chercher, et pendant l’absence de celui-ci, une autre personne ayant dit : « Mais que peut-elle donc faire ? » Je répondis étourdiment : « C’est peut-être qu’elle s’est oubliée à jouer au tressette. » Le tressette, en ce temps-là, était un jeu fort à la mode chez les dames italiennes. On me dit que j’étais fou, et que, sans doute, une indisposition était la cause du retard.
Cela me piqua. « Je vous dis qu’elle joue au tressette ! » m’écriai-je. Puis, sans trop savoir ce que je faisais, je traçai un carré sur le parquet avec la pointe de mon épée, je passai les mains dessus, et alors, dans une espèce de brouillard, on vit se former la figure de la dame jouant, en effet, avec trois de ses amis, tous les trois bien connus de la société où j’étais. Vous pensez s’il y eut des cris et des bras levés ! Mais nul ne fut plus stupéfait que moi ; car la personne elle-même entra sur ces entrefaites, et déclara qu’elle avait perdu son temps à faire une partie de tressette avec des seigneurs qu’elle nomma et qui étaient précisément ceux que j’avais fait paraître.