Il n’était pas difficile de comprendre que je devais écrire avec mon sang. Je tirai mon épée, et comme j’étais bon chirurgien, je pratiquai une très légère saignée à la veine de mon bras gauche, le sang en sortit goutte à goutte, et j’y mouillai la plume de roseau.

Je dois l’avouer : comme je n’avais aucune raison pour être aussi sincère avec des inconnus qui m’interrogeaient par l’intermédiaire d’une muraille, qu’avec Fra Pancrazio, mon digne geôlier et ami, je jugeai bon d’ajouter quelques agréments au récit de mes aventures. Je glissai aussi rapidement que possible sur les peccadilles qui auraient pu ne pas me faire honneur, et je mis complaisamment en lumière celles de mes actions que je crus propres à donner du relief à mes vertus. Je ne cachai pas que j’avais longtemps porté le nom d’Acharat, que j’étais assurément le fils d’un des plus puissants souverains du monde, et j’avais à peine achevé de confectionner ce panégyrique, qu’un éclat de rire retentit derrière mes épaules. Je me retournai ; personne. Quand je levai le regard vers la paroi de marbre qui s’élevait en face de moi, je lus ces deux mots flamboyants : « Tu mens ! » Un peu humilié, je reconnus que j’avais eu tort de celer la vérité, — qui, en somme, ne pouvait m’être qu’assez avantageuse, — et je repris le calame, avec l’intention formelle de montrer cette fois la plus entière franchise. Je demeurai stupide : la feuille de parchemin sur laquelle j’avais écrit n’était plus là ; une autre l’avait remplacée, en tête de laquelle je lus : « Extrait du code scrutateur » ; et cette feuille relatait les faits les plus intimes de mon existence, depuis mon entrée au couvent de Castelgirone jusqu’à l’heure présente, sans omettre un détail, sans me faire grâce même de quelques mauvaises pensées que j’avais pu avoir çà et là. Telle était la véracité de cette biographie que mes confessions sont à peine aussi véridiques. Mais ce qui me surprit plus que tout le reste, c’est que l’écriture tracée sur le parchemin ressemblait parfaitement à la mienne, ou plutôt était la mienne véritablement. Étais-je donc dans un lieu où la nécessité de dire vrai annulait la faculté de mentir ? Je me sentis pénétré de respect, et j’attendis avec une certaine angoisse.

L’attente ne fut pas longue. Je ne tardai pas à remarquer je ne sais quelle lente agitation de formes nuageuses de l’autre côté des murailles. Les parois que j’avais crues de marbre devaient être formées d’immenses lames de verre ou de cristal ; je regardai attentivement ce qui s’ébauchait derrière leur transparence obscure. Des lignes, des couleurs s’affirmèrent bientôt, composant des visages, des costumes, des attitudes ; et tous ces êtres, qui se mouvaient silencieusement, paraissaient vivants, mais d’une vie singulière qui éveillait l’idée d’une résurrection plutôt que de la vie elle-même.

A travers le mur qui me faisait face se dessina un palais de granit rose, sur la terrasse duquel deux hommes en robes somptueuses étaient couchés nonchalamment, le coude dans des coussins de soie ; autour de ce groupie, de jeunes esclaves nues formaient des rondes silencieuses, en agitant leurs bras où étaient attachées des ailes d’ibis et de cigognes qui rafraîchissaient l’air ; l’un des hommes portait la couronne à douze pointes des premiers Pharaons, et tenait dans sa main pendante un sceptre de métal incrusté de pierreries, qui semblait près de tomber, comme la houlette d’un pâtre endormi ; l’autre, coiffé de la mitre des grands-prêtres, avait auprès de lui, sur sa couche, une longue crosse d’ébène, où s’enroulait une couleuvre d’or, image de son dieu. Le prêtre et le roi demeuraient immobiles, le front vers le ciel. Au pied du palais s’étendait une plaine énorme, toute jaune de sable, où une multitude d’hommes, ceux-ci attelés à des chariots, ceux-là portant sur leurs épaules des pierres et des sacs de terre, cheminaient péniblement vers une colossale pyramide, encore inachevée, là-bas, sous l’azur éclatant du ciel. Ils se courbaient, ils chancelaient ; plusieurs se laissaient choir et ne se relevaient pas. Bien qu’ils fussent assez éloignés, il m’était possible de distinguer leurs traits ; il y avait sur tous les visages l’expression d’une antique fatigue, d’un incomparable désespoir. Par instants, la multitude faisait halte ; elle regardait avec des yeux pleins de colère le monument gigantesque, jamais terminé, et l’on eût dit qu’elle ne voulait plus peiner, suer, souffrir. Mais alors le pharaon et le pontife se dressaient sur la terrasse du palais de granit rose, abaissant vers la foule, l’un son sceptre, l’autre sa crosse, qui s’allongeaient, se multipliaient, devenaient démesurés et innombrables ; et cette nuée de bâtons, où la couleuvre divine ajoutait des milliers de lanières, fouaillait furieusement la multitude, la forçant à reprendre, défaillante et pantelante, son éternel labeur.

Je me tournai vers une autre paroi.

Un peuple victorieux revenait vers sa ville, dans une poussière de soleil. A leur mâle fierté, autant qu’à leurs boucliers de bronze, je reconnus des Grecs Lacédémoniens. Avec des fleurs et des sourires, de belles jeunes femmes accouraient au-devant des vainqueurs ; celles-là qui cherchaient en vain leurs époux ou leurs frères, n’avaient pas de larmes dans les yeux ; plus loin, sur les murs de la cité glorieuse, les vieillards étaient rassemblés, paisibles, augustes, pleins d’une joie sereine, et levant vers le ciel leurs bras reconnaissants. Mais, autour de la ville, dans les plaines où le bœuf creuse son sillon, il y avait, en grand nombre, des créatures lasses, viles, courbées, qui ne se réjouissaient pas ; c’étaient les esclaves des hommes libres ; ceux qui n’avaient d’autre patrie que l’ignominie et le travail sans salaire, et dont la vie n’était qu’une éternelle défaite.

Devant la troisième muraille, je frissonnai d’horreur.

Les uns suspendus à un plafond de pierre par des cordes noueuses qui leur déchiraient les aisselles, les autres étendus sur des chevalets, ceux-ci les pieds dans les ceps, ceux-là le cou dans le carcan, des hommes, des femmes, des enfants aussi, nus, saignants, tordus, crispaient affreusement leurs membres, et toutes les faces étaient convulsées par la grimace des suprêmes douleurs. Au milieu de l’espèce de caveau où palpitaient ces formes tragiques, une large cuve fumait au-dessus d’un grand feu, et dans la cuve se tordaient d’effrayants suppliciés. Cependant, assis sur de grands sièges au fond du souterrain, et dominant les tourmenteurs et les tourmentés, des prêtres vêtus de rouge considéraient cette scène ; il y avait sur le mur un grand crucifix de bois noir.

Je fermai les yeux ; quand je les rouvris, j’avais été transporté devant le quatrième mur, et je ne pus m’empêcher de sourire.

Dans un boudoir de dentelle et de soie, des lampes, où tremblaient des flammes parfumées, faisaient miroiter les étoffes, étinceler les dorures des boiseries ajourées, et mettaient comme du soleil dans les paysages des tapisseries et dans les camaïeux des portes, où l’on voyait des nymphes grasses et roses ne se dérober qu’à demi aux étreintes de quelque satyre ou bien mouiller, avec une audace provocante, le bout de leur pied blanc dans l’eau. Accoudés à une table où la mousse du vin de champagne débordait des verres, il y avait un homme et une femme qui soupaient. Je les reconnus, ayant souvent vu leurs images. C’était un roi de France, et la reine de ce roi. Elle était toute jolie avec sa lèvre impertinente qui riait, avec ses deux ou trois mouches qui endiablaient son visage d’ange, sous la poudre qui s’envolait un peu à chaque mouvement de sa tête. Le roi bâillait. Mais elle tendit le bras comme pour dire : « Regarde ! » et de l’autre côté d’une tenture à demi soulevée, le roi put apercevoir, dans la pénombre d’une petite chambre, une pâle figure de jeune fille nue, qui reculait tout effarée. Il regarda longtemps ; sa bouche lasse, dont la lèvre pendait, eut un sale sourire. Alors Louis XV et Mme du Barry se mirent à manger et à boire, en causant ; ce qu’ils se disaient devait être étrange, car leurs yeux s’allumaient, et quoique seuls, ils n’osaient se parler que tout bas. Ce spectacle n’était pas pour me déplaire tout à fait ; ma vertu s’accommode volontiers d’un peu de débauche. Mais soudain, je pensai que je devenais fou. Le champagne dans les cornets apparut épais et rouge, et chaque fois que le couteau de l’un des convives tranchait l’aile d’une perdrix, il me semblait que, de la bête morte, il suintait quelque chose de rouge aussi ; en même temps je vis que, sur les peintures et sur les tapisseries des cloisons, les figures n’étaient plus des nymphes ni des satyres, mais de misérables hommes, assis sur des pierres de cachots, la tête appesantie, ou des bûcherons dans des forêts, le visage tout baigné d’une sueur mêlée de larmes, ou des laboureurs, le pied sur leur pioche, déguenillés, livides, ou des femmes furtives, en haillons, tenant entre leurs bras quelque chose d’enveloppé, qui était un enfant, et le déposant, sans oser le regarder une dernière fois, dans le trou noir d’une muraille. Ni le roi ni la favorite ne paraissaient remarquer ces changements. Non, ils ne s’apercevaient pas que les parois de la chambre étaient maintenant décorées de leurs victimes vivantes ! Louis XV buvait le vin rouge et d’un air satisfait faisait claquer sa langue. Il eut même un geste d’insouciance dédaigneuse, et je crus comprendre, au mouvement de ses lèvres, qu’il prononça cette parole qui lui a été, depuis, si souvent reprochée : « Après moi la fin du monde ! » Tout à coup le flacon de champagne, sans que personne l’eût poussé, se renversa sur la table, et avec d’horribles glous-glous il en sortit un flot écumeux, qui couvrit toute la nappe, souilla les vêtements des convives, se répandit sur les fleurs du tapis, s’enfla, bouillonna, devint très large et gagna les murs, comme si tout le sang de la France martyrisée eût jailli de la bouteille. Sous cette marée montante disparurent, toujours souriants, Louis XV et Mme du Barry, et les meubles, et les sinistres tentures, et toute la chambre. Je ne vis plus rien qu’un vaste ruissellement pourpre qui fumait et moussait, et c’était comme un sanglant déluge dont l’opacité ne laissait même pas transparaître les ruines qu’il roulait, et où je distinguai seulement, après quelques minutes qui me parurent démesurément longues, deux épaves flottantes, bientôt submergées : Un sceptre et une croix.