A vrai dire, quoique sans expérience, je m’aperçus que j’avais un peu outré les choses en la comparant à la vierge Marie. Mais si elle ne valait rien pour le calendrier, elle avait de grandes qualités dans les tête-à-tête profanes.
Comme la Rosaura n’était pas sans relations dans le monde, mes affaires ne pouvaient être remises en de meilleures mains. Elle voyait assez souvent le cardinal C…, qui la recevait à ses heures intimes et lui donnait volontiers des conseils. L’excellent prélat, qui s’intéressa à ma mine éveillée, se chargea d’arranger mon affaire avec le couvent. Il y réussit ; en outre, il me dégagea de mes vœux, me réconcilia avec ma famille et promit d’assurer mon avenir, ce qu’il fit sans retard, en me donnant, avec vingt écus, l’ordre de quitter immédiatement Castelgirone. Je crois qu’il était devenu un peu jaloux de moi, à cause de notre amie commune. Quant à la Rosaura, elle me vit partir sans chagrin ; j’étais si jeune et si passionné que j’avais fini par l’encombrer de mon amour.
Quand je fus de retour à Palerme, il ne me restait que trois écus ; je m’étais quelquefois arrêté en route, plutôt dans les cabarets que dans les églises, et j’avais vu moins de robes de moines que de robes de demoiselles.
Mon oncle Cagliostro m’ouvrit sa porte et ne m’épargna pas les avis. Pour lui faire plaisir plutôt que par inclination, j’entrai dans un atelier de peinture, où je pris des leçons de dessin. En réalité, je ne réussis qu’à y faire de mauvaises connaissances. On m’enrôla, sans avoir besoin de me prier beaucoup, dans une bande de garnements qui mettaient la ville au pillage et se faisaient redouter des femmes et des bourgeois attardés. Quand le guet nous apercevait d’un côté, il passait de l’autre ; il n’avait rien à gagner avec nous que des horions, et ne mettait point son nez dans nos affaires. J’appris dans cette belle compagnie à manier l’épée assez habilement, et je fis mon apprentissage de spadassin dans des querelles qui pouvaient me jeter sur le carreau. J’en fus heureusement quitte pour des égratignures. On m’apprit à boire, et quelques cottes fripées, dont la doublure n’était point laide, achevèrent l’éducation galante heureusement commencée par la Rosaura.
Il convient que je parle d’une faculté singulière, dont je ne saurais m’enorgueillir, car je la dois surtout à la nature. Si je fis peu de progrès dans le dessin, ma main acquit une souplesse et une dextérité telles, que j’imitais sans effort les écritures les plus compliquées, et cela avec une perfection si grande, qu’on ne pouvait distinguer ma copie de l’original. Je ne mésusais point de ce talent que je n’employais qu’au service de mes camarades. Comment leur aurais-je refusé des billets de spectacle, quand ils ne me coûtaient que le temps de les écrire ? Cela ne portait aucun préjudice au directeur, qui avait toujours des places de reste. D’ailleurs, mes gens se conduisaient bien ; heureux d’entrer sans payer, ils n’insultaient personne et ne sifflaient point les pièces. Quand un bon garçon, mal noté par une police tracassière qui s’effarouchait de nos peccadilles, avait besoin de papiers ou de certificats, n’aurais-je pas eu mauvaise grâce à les lui refuser ? Je l’obligeais, et ne faisais de mal à personne. J’avoue cela librement et franchement, car jamais il ne me vint à l’idée de faire des billets de caisse, travail du reste assez long et fort difficile.
On jouait beaucoup dans nos tripots, mais j’avais peu de goût pour les cartes et les dés. Il me répugnait d’être assez habile pour y gagner, et je n’avais pas assez d’argent pour y perdre. Le génie de quelques-uns de nos compagnons me paraissait dangereux, et je sentais qu’il me serait malaisé d’y atteindre. Je pourrais en citer, et des plus adroits, qui ont fini par les galères ; c’était la seule chose qu’ils n’eussent pas volée.
Pendant ces études mêlées de distractions, j’accomplis ma dix-huitième année, et je devins amoureux pour la seconde fois de ma vie.
Je devrais dire « pour la première », car le sentiment que m’inspirait Émilia était si pur, quoique très ardent, qu’il effaçait jusqu’au souvenir de l’ivresse sensuelle à laquelle m’avait initié la conquête de Rosaura.
Émilia n’était autre que ma cousine, et, tout enfants, nous avions joué ensemble. Elle rentrait dans sa famille, après avoir fini son éducation chez les sœurs du Rosaire. Je la vis avec stupéfaction, presque avec épouvante, belle et fière comme une jeune reine.
Cette Italienne de seize ans était déjà femme jusqu’au bout des ongles. En me tendant sa main brune, en me disant « Bonjour, cousin » en me dévisageant d’un regard, elle fit de moi son esclave. J’eus peine à m’empêcher de tomber à genoux.