Il bégaya :

— Comte ! comte ! que dites-vous là ?

— Je dis que je ne suis pas venu vers vous pour brûler du charbon, pour faire chauffer des creusets, ni pour accroître vos revenus, mais pour vous annoncer que l’heure est proche où l’humanité se rénovera, pour vous jeter, vous et votre peuple, dans la fermentation universelle ! Êtes-vous donc si renfermé dans votre étroite puissance que vous ne sachiez pas ce qui se passe au dehors ? Je suis envoyé pour vous l’apprendre ; vous honoriez l’Alchimiste, saluez le Maçon !

— Le Maçon ! répéta le grand-duc interdit.

— Oui, celui qui bâtit et qui cimente, celui qui, sur les ruines de la société à demi écroulée, élève un jeune et vigoureux édifice. As-tu lu, prince allemand, les philosophes de France ? Sais-tu qu’il s’ouvre, dans toutes les nations, des Loges où les Bourbons eux-mêmes viennent réclamer leur part d’égalité, et que l’Illuminisme est comme un grand bûcher glorieux, où des milliers de justiciers augustes, aux visages masqués, jettent incessamment les préjugés, les esclavages, les fraudes, le vain droit des rois, et les conquêtes sanglantes !

— Chimères ! dit le prince, chez qui la stupéfaction commençait à faire place au courroux.

— Oui, chimères, les choses du passé ! chimères aussi, les sciences mystérieuses dont nous balbutions à peine le premier mot ! Je n’en parle plus, je n’en veux rien savoir, je ne m’en suis servi que pour me rapprocher de toi. Mais vérité, l’avenir ! vérités, la loi nouvelle d’équité et d’amour, l’émancipation de l’homme ! Et voilà la Pierre Divine que nous chercherons ensemble, si tu le veux, mon royal disciple !

J’ai toujours eu une assez grande facilité d’élocution, et comme le sujet n’était pas sans prêter à des développements, je pense que je ne me serais pas interrompu avant une bonne heure au moins, si le grand-duc ne s’était écrié :

— Ainsi, tu n’es pas un alchimiste ?

— Je suis un novateur.