— Tu es un charlatan et un larron ! répondit-il.
Après ces mots, qui me blessèrent d’autant plus que ce jour-là précisément je m’exprimais et me conduisais avec une honnêteté parfaite, le prince de Courlande, tout rouge de colère, — car il avait un tempérament qui le prédisposait à l’apoplexie, — se mit à pousser de grands cris pour appeler ses gens. Je compris qu’il ne faisait pas bon pour moi dans le laboratoire. Ma foi, puisque le révolutionnaire avait compromis le mage, il était juste que le mage tirât le révolutionnaire du péril. Rapidement, je me tournai vers un fourneau où il y avait de grands bocaux pleins d’alcool et d’autres drogues inflammables ; je les renversai sur les braises, et, avant l’arrivée des valets, je disparus par une petite porte, derrière un rempart effroyable de feu qui ne fut pas, je pense, sans roussir quelque peu les cheveux et la barbe du souverain courlandais.
Quand je me trouvai hors de la résidence, — grâce à un étroit passage dont le secret m’était connu, — je ne perdis pas mon temps à pester contre ce stupide grand-duc, qui avait fait mille caresses à un prétendu sorcier, et qui n’eût pas hésité à fouailler un véritable philosophe ; éternelle injustice humaine ! Je résolus de tirer une éclatante vengeance de l’injure qu’on me faisait. Rien ne devait m’être plus facile. Mme de Recke ne m’avait-elle pas offert la dignité grand’ducale ? Maintenant, j’étais décidé à l’accepter, — ce qui serait fort du goût de ma chère Lorenza, — et je me dirigeai en toute hâte du côté de ma demeure. Mon intention était de revêtir des habits convenables, et de me présenter sans retard chez la grande dame. Mais le destin disposa de moi d’une autre façon.
Il y avait devant ma porte une chaise de voyage prête à partir, et je reconnus mes coffres sur la voiture.
Comme je m’approchais, passablement surpris, la tête de ma femme parut à la portière.
— Monte vite, dit Lorenza.
Je savais qu’elle était, sous ses airs frivoles, une personne prudente et de bon conseil ; je montai donc auprès d’elle ; j’étais à peine assis que les chevaux partirent au galop.
Alors ma femme me raconta ce qui était arrivé. Pendant mon absence, « quelqu’un » était venu de la part de « quelqu’un ». Ce que cela signifiait, je le compris tout de suite ! et, malgré moi, j’eus le frisson. Celui qui était venu avait dit : « C’est l’heure », et il avait laissé pour moi une lettre cachetée et une petite cassette que Lorenza me fit voir. La cassette, en chêne, à coins dorés, était d’une pesanteur étrange ; sur le dos de la lettre, au-dessous d’un signe que je reconnus, ces mots étaient écrits : « Le comte de Cagliostro se trouvera, le douze juillet, à la nuit tombante, dans la ville de Merspurg, près du lac de Constance, à l’hôtellerie de la Poste. Le comte de Cagliostro ouvrira cette lettre le douze juillet, après que l’horloge de la cathédrale aura sonné dix heures du soir ; il saura alors ce qu’on attend de lui. » A cet ordre, toute considération personnelle devait céder ; je louai Lorenza d’avoir tout préparé pour notre départ, — car j’avais à peine le temps d’arriver à Merspurg au jour marqué ; — je plaçai la cassette, qui rendit un son clair, presque lumineux, pour ainsi dire, sous la banquette de la chaise, la lettre dans la poche de ma robe magique, et pendant que les chevaux nous emportaient, je me mis à rêver, non sans inquiétude, à la nouvelle aventure où j’étais destiné à jouer un rôle.
Je sais bien ce qu’on a raconté à propos de ce brusque départ ; on a dit que j’avais dû quitter Mittau à la suite d’un vol de mille marcs d’or commis au préjudice du grand-duc. J’ai raconté l’histoire de ces marcs, et je pense qu’elle est de nature à me faire honneur. Ce qui donna lieu sans doute à une aussi invraisemblable calomnie, c’est que, peu après avoir passé les portes de la ville, je fis la rencontre des bohémiens envers lesquels j’avais usé de tant de générosité. Comme je les considérais, ils me reconnurent, et ces braves gens, — avec une délicatesse peu commune chez ceux de leur nation, — me prièrent d’accepter la moitié des sommes qu’on leur avait jetées. Je voulus refuser, mais voyant à leur air que mon refus les désobligeait, je n’y persistai pas, par un sentiment qu’apprécieront toutes les âmes un peu bien situées. Mes ennemis se sont autorisés de cela pour ajouter que c’était moi qui avais donné l’ordre aux Tziganes de passer sous la fenêtre du laboratoire. On conviendra que c’est là une imagination bien fantasque. Au total, ils me remirent cinq cents marcs d’or que j’employai, par la suite, à fonder un hôpital dans la ville de Strasbourg et à acheter des rubis balais à ma Lorenza bien-aimée.