La journée avait été fort triste ; c’était la cinquième de notre voyage ; nous ne devions pas tarder à apercevoir les premières maisons de Merspurg. Une pluie fine, qui était plutôt une brume épaisse, estompait les lointains et couvrait la campagne d’une sorte de voile. Le ciel gris de plomb, où l’on ne pouvait deviner la marche du soleil, s’obscurcissait de plus en plus, — sombre et pesante coupole qui prenait çà et là des teintes plus foncées ; l’air était étouffant et plein de tensions orageuses.
La route gravissait une colline au sommet de laquelle je distinguai un gros bâtiment carré, à large enseigne criarde, peinte de ce rouge ennuyeux dont les Allemands, par une fantaisie grossière, badigeonnent volontiers leurs maisons, et même leurs églises. Ce devait être l’hôtel de la Poste. Je ne me trompais pas.
Notre entrée parut causer un certain tumulte dans la maison. L’hôte, obséquieux, son bonnet sous le bras, se plaignit d’un encombrement de voyageurs qui ne lui permettait pas de nous recevoir comme il l’eût désiré. Le bateau qui faisait la traversée de Souabe en Suisse avait été fort avarié l’avant-veille, par un incendie dont la cause était demeurée inconnue, et les personnes venues à Merspurg pour s’y embarquer se voyaient contraintes d’y séjourner. Cet incendie, qui avait motivé ce séjour, me fut matière à réflexions. Je connaissais les façons des Illuminés ; ils s’entendent parfaitement avec le hasard. Cependant, l’hôte nous conduisit dans des chambres assez propres, où nous attendîmes l’heure du souper, qui devait avoir lieu dans la salle commune.
Ma belle Lorenza, dont le succès était la plus chère de mes joies, fit une de ces toilettes dont elle avait le secret. Je ne sais comment elle s’y prenait, mais avec un ruban, une fleur, un flot de dentelles, elle se composait des parures dont le principal attrait était l’étrangeté. Il y a du génie à ces choses-là, et elle n’avait pas de rivale dans l’art de sertir sa beauté. Je l’admirais chaque jour davantage : c’était le Protée de la séduction ; elle était femme à demeurer toujours supérieure à la fortune que je pourrais lui faire.
L’heure du souper venue, ce ne fut pas sans une certaine émotion que j’entrai, donnant le bras à Lorenza, dans la salle à manger de l’hôtel où se trouvaient déjà quatre personnes.
La première qui attira mon attention fut une assez jolie femme, à l’air tout à fait extravagant. Je la reconnus, l’ayant rencontrée naguère à la cour de Pologne ; tout Varsovie s’entretenait alors de l’amour insensé du comte de Brulh, grand écuyer, qui se ruinait pour cette créature. On la nommait Mlle Renaud ; son métier était de danser, quand cela l’amusait, au grand théâtre de Vienne. Capricieuse et libertine au delà de ce qui est toléré par l’indulgence de la bonne compagnie, c’était un mauvais sujet dans toute la force du terme. D’ailleurs, gâtée au physique comme au moral. La voix publique m’avait renseigné là-dessus, et même, je m’en étais entretenu avec le comte de Casanova, qui avait promis de n’en point parler dans ses Mémoires, et qui n’a pas tenu sa parole, comme un aventurier qu’il est.
A côté d’elle se tenait assis un bonhomme en lévite marron, qui devait être un bourgeois de la contrée, venu à Merspurg pour la foire prochaine ; il avait un peu de l’air d’un ministre huguenot et se montrait fort scandalisé des façons de sa voisine, qui ne cessait de folâtrer et de rire, et ouvrait de temps à autre son corsage, pour y chercher une puce qu’elle avait gagnée, disait-elle, peu de jours auparavant, à la cour de l’électeur de Trêves. Une puce archi-épiscopale.
Mlle Renaud nous salua d’un geste délibéré et passablement protecteur. Je m’inclinai, en modifiant l’apparence de mon visage, pour éviter d’être reconnu par cette étourdie. Dès que j’eus tourné les yeux vers deux jeunes femmes qui occupaient le haut bout de la table, je ne m’occupai plus que de celles-ci.
Bien qu’elles se ressemblassent assez peu, il était aisé de deviner qu’elles étaient sœurs, et quelques mots de leur conversation m’apprirent qu’elles étaient françaises.
L’aînée — tout au plus avait-elle vingt ans — me surprit par le jet hardi de son regard ; évidemment elle ne devait avoir peur de rien. En revanche, on pouvait avoir peur d’elle. Elle était d’une beauté irrégulière, tout à fait saisissante. Très délicate de façons, assez petite et svelte, non sans un peu d’embonpoint, je retrouvais en elle le charme attractif qui émanait de Lorenza. De grands yeux bleus, pleins d’expression et de vague tendresse, illuminaient son visage, pendant que ses sourcils noirs et bien arqués annonçaient le courage et une volonté hautaine. Elle me fit l’effet d’une grande dame à l’état d’éclosion. Son visage ovale était plein de fierté, mais sa bouche rose et souriante, meublée de petites dents nacrées, corrigeait ce grand air par un sourire enchanteur. Ses mains blanches et fines, d’un pur dessin aristocratique, avaient des doigts longs et déliés ; j’ai rarement vu de plus petits pieds que ceux qui se cachaient dans ses mules. Embellissez tout cela d’une blancheur neigeuse, vivante et frissonnante, étrangère aux pâleurs de la cire et aux tons mats de l’ivoire, et vous aurez le portrait de cette dangereuse créature.