Il faut tout dire pourtant. Je vois bien et je vois tout. Les contours gracieux de son buste avaient quelque chose d’inquiétant. Quand son corsage se gonflait sous l’effort de la respiration, il ne se soulevait que d’un seul côté. Le sein gauche demeurait immobile, comme si Dieu l’eût fait d’airain, pour y renfermer un cœur redoutable. Il y avait peut-être une autre raison à cela.
Il était difficile d’être jolie auprès d’une pareille aînée. Aussi la sœur cadette n’y mettait-elle aucune prétention. Fillète — sa sœur l’appelait ainsi — me fit l’effet d’une belle petite commère de seize à dix-sept ans, rebondie sur toutes les faces, blonde, rieuse, épanouie, et telle qu’un honnête homme eût très bien pu s’en contenter.
Je m’étais assis à côté de Lorenza, non loin des deux voyageuses françaises. Le souper fut d’abord assez maussade, comme il arrive en voyage, quand les convives sont inconnus les uns aux autres. Mlle Renaud, qui ne détestait rien tant que le silence et l’immobilité, ne tarda pas à rompre la glace. Elle nous déclara nettement qu’elle était une bonne fille, — ce dont je n’avais aucun motif de douter, — et qu’elle avait les plus belles jambes de l’Europe ; pour un peu elle les eût montrées. Elle voyageait afin de se désennuyer des deux derniers amants qu’elle avait eus, et s’en allait à Paris, où elle entrerait au couvent, dans l’intention de faire pénitence ; mais il était possible qu’elle s’en fît enlever, si elle trouvait quelque bonne occasion ou un engagement à l’Opéra. Tout en ponctuant ce beau discours de maintes rasades de vin de Champagne, elle nous demanda qui nous étions, d’où nous venions, où nous allions, et quels étaient nos projets. Il est vrai qu’elle n’attendait pas nos réponses à ses questions.
Subitement, après un dernier cornet avalé, elle tomba dans la mélancolie, abandonna le dé de la conversation, et, se renversant sur son siège, se prit à regarder au plafond les fumées du vin qu’elle avait dans la tête.
Son bavardage avait fait naître quelque familiarité entre les convives ; seul, le bourgeois à l’air de pasteur huguenot gardait un air grave et se tenait coi. Je ne dissimulai pas que j’étais le chevalier Pellegrini, et de leur part les deux dames françaises nous dirent qu’elles se nommaient Jeanne et Fillète de Saint-Rémy. Elles étaient orphelines, libres de leurs personnes, et poursuivaient un procès qui devait leur assurer la possession d’un des plus grands domaines de France, injustement soustrait à leur famille. On leur avait fait espérer la protection puissante, presque souveraine, d’un grand seigneur qu’elles n’avaient pas craint d’aller chercher à Vienne. Mais, chemin faisant, elles avaient reçu l’avis que le personnage auprès duquel elles voulaient solliciter revenait en France, et elles avaient jugé inutile de pousser plus avant.
— Peut-on, sans indiscrétion, leur dis-je, vous demander quelles sont les terres que vous revendiquez ?
— Cela n’est point un secret, répondit Jeanne de Saint-Rémy ; ce sont les fiefs de Fontête, d’Essoyes et de Verpillière.
— Diavolo ! m’écriai-je, ce sont, si je ne me trompe, des fiefs relevant de la couronne ?
— Il est vrai, répondit la jeune fille.
— Oh ! repris-je en souriant, cela n’a rien qui m’étonne. Savez-vous ce que j’ai vu distinctement dans vos cheveux, quand j’ai eu l’honneur de m’asseoir auprès de Votre Beauté ?