— Soit, dit-elle affolée, je vous promets d’être sage…
Ce mot soumis et caressant, qui me répondait de son obéissance, me toucha profondément. Je réveillai Lorenza, en la baisant sur les yeux et en soufflant sur ses paupières. Fillète et Mlle Renaud me considéraient avec un effroi superstitieux ; dans son coin, le bourgeois demeurait sans mouvement et sans parole, m’épiant, m’inquiétant presque, car il était le seul des personnages présents sur lequel je n’eusse aucune information, et se trouvait là sans doute par un hasard véritable. Jeanne de Valois reprit :
— Ce n’est pas dans le passé que je demande à lire, c’est dans l’avenir.
— Si vous voulez connaître l’avenir, mademoiselle, dis-je à la noble Jeanne qui me regardait avec ses grands yeux, il nous faut interroger un être assez pur pour entrer en communication avec les puissances immatérielles, et, néanmoins, ce ne peut être un enfant. Le VOYANT ou la VOYANTE doit avoir atteint l’âge de puberté et posséder l’innocence la plus parfaite.
— Ma sœur Fillète, répondit-elle, est justement ce que vous souhaitez. Si vous acceptez sa médiation, nous éviterons de mettre de nouvelles personnes dans la confidence de nos secrets, et ce me sera une garantie de votre sincérité.
Ces derniers mots me prouvèrent que la jeune personne, quoique fort émue, ne laissait pas de raisonner assez nettement. A ma grande surprise, Fillète fit une forte résistance, et ne céda que devant l’ordre formel de sa sœur : je vis le moment où elle allait s’accuser d’une faiblesse de cœur pour échapper à l’honneur que nous voulions lui faire ; mais Jeanne répondit de sa cadette, et nous la donna pour une « petite bête » sans amour et sans malice.
Cette intelligence naïve n’empêchait pas la petite sœur d’avoir des nerfs, et je m’en assurai en la regardant de près. Elle me parut propre à l’expérience que nous allions tenter. Pendant que les voyageuses s’entretenaient à voix basse, avec une discrétion mêlée de terreur, je disposais sur la grande table l’appareil de divination. Par-dessus une toile très fine et d’une blancheur complète j’étendis le grand tapis maçonnique noir, où étaient brodés en rouge les signes cabalistiques des Rose-Croix du degré supérieur. Au centre je plaçai une carafe de cristal parfaitement transparente, contenant de l’eau de pluie parfaitement pure. Je la consacrai aux sept planètes, en y jetant sept pincées de poudres métalliques d’une extrême finesse, empruntées aux sept métaux majeurs. L’eau prit des teintes nuageuses, avec de bizarres ondulations. J’entourai la carafe de divers emblèmes défensifs et de fioles pleines d’eau lustrale, placées entre deux petites idoles égyptiennes en jade vert, révérées par les mages. Derrière la carafe se dressa le crucifix particulier qui préside à ces sortes d’opérations. Je prononçai les mots qui commandent aux génies révélateurs, et je fermai la carafe au moyen d’un disque de cristal sur lequel j’apposai un cachet de cire verte, portant l’empreinte auguste du Tétragrammaton.
Au moment où je terminais ces préparatifs, un coup de foudre fit trembler l’auberge tout entière et me jeta dans l’épouvante. Le ciel s’associait évidemment à mes travaux ; les génies des régions éthérées, trop souvent sourds à la voix des mortels, planaient au-dessus de nous ; je ressentais l’horreur pieuse qu’inspire la présence des êtres invisibles.
Fillète, habillée salon les rites, c’est-à-dire toute nue sous une étoffe blanche, était agenouillée devant la table et contemplait avec un vague effroi le cristal limpide où se reflétaient les clartés voisines. On lui couvrit la tête d’un voile léger qui n’interceptait pas la vision, et sous lequel je fis brûler des parfums enivrants. La myrrhe, le cinnamome, l’encens s’élevèrent en blanches vapeurs, retenues autour du front de la Colombe, — c’est le nom qu’on donne aux jeunes médiatrices, — par la gaze qui l’enveloppait. Alors je l’appelai :
— Fillète.