Je dis à Jeanne de Saint-Rémy :

— Vous voulez savoir, vous saurez. Donnez la main à l’Initiée.

Lorenza, que je désignais, frémit à cette parole. Elle ne se prêtait jamais sans un peu d’effroi à mes opérations magiques. Elle me dit : « Non, pas ce soir ! Cet orage m’a brisée. Je t’en prie… » Je comptais précisément sur l’orage qui, d’ordinaire, exaltait singulièrement l’organisation nerveuse de ma femme. Quand il tonnait, il me suffisait de diriger mon regard vers ses tempes ou vers son épigastre, pour qu’elle frissonnât tout entière et qu’elle vît les yeux fermés. Je lui répondis sévèrement : « Obéissez. » Elle courba le front et s’affaissa dans son fauteuil, le regard presque éteint, les lèvres balbutiantes.

Sur un signe que je fis, Mlle de Saint-Rémy se rapprocha. Elle se plaça en face de Lorenza, à qui elle livra sa main, non sans un peu de défiance. Lorenza prit cette main dans les siennes et la pressa lentement. Ses yeux se vitrèrent ; sa physionomie changea, eut une expression de souffrance et d’angoisse ; ses joues se creusèrent, ses lèvres bleuirent, et l’un de ses seins fléchit. Elle arrivait, sous l’empire d’une puissance inconnue, à ce phénomène d’assimilation, que je demandais, moi, à des artifices matériels. Oui, Lorenza se prit à ressembler à Jeanne, mais d’une façon lugubre et désastreuse, comme un fantôme agrandi, et, de ses lèvres blêmes, avec un effort d’arrachement, sortirent ces mots lamentables :

— PRENEZ PITIÉ DU SANG DES VALOIS !

— Non ! non ! s’écria Jeanne, en retirant sa main à l’Inspirée, pas cela ! pas cela ! Vous nous connaissez, monsieur, et vous nous rendez victimes d’une infâme comédie.

— Croyez-vous ? répondis-je en lui désignant Lorenza ; regardez-la bien.

Jeanne s’approcha de ma femme, lui renversa la tête en arrière, la contempla longuement, compara ce visage sinistre à la beauté rayonnante qui l’avait auparavant éblouie, et s’écria :

— Réveillez-la, monsieur le comte, réveillez-la ! elle me rendrait folle. Oui, tout cela est vrai. J’ai souffert ce qu’on lit sur ce front altéré : le froid, la faim, les coups, les morsures ! J’ai gravi mon calvaire, enfant ! Prenez pitié du sang des Valois ! Oui, j’ai mille fois répété ces paroles douloureuses, mendiant, à demi-nue, sous la pluie, dans la neige, brûlée par le soleil, glacée par le vent, — moi, la petite-fille de François Ier ! Car vous avez vu la fleur de lys briller à mon front !

— Calmez-vous ! lui dis-je, car je sentais que la crise de Lorenza devenait contagieuse, calmez-vous, je le veux !