On n’est pas maître de certaines faiblesses d’esprit. Cette voix était si froide, ce visage glacé me regardait d’une si étrange façon, que j’en eus un instant la langue paralysée ; un tressaillement, je ne sais pourquoi, me parcourut le corps. Je ne fus pas le seul à éprouver cette impression de gêne et presque d’épouvante. La belle Jeanne demeura pensive ; Mlle Renaud elle-même ne s’avisa point de bavarder. On desservit ; nous restâmes assis autour de la grande table de l’auberge, silencieux : personne ne songeait à se lever. Les chandelles, dispersées çà et là, ne donnaient qu’une faible clarté. Par les fentes des volets qu’on venait de clore, nous arrivaient des jaillissements de lumière subite ; c’étaient des éclairs. La pluie ne tintait plus sur les vitres ; mais le vent gémissait dans les corridors, faisait crier l’enseigne, et l’orage gronda. En même temps, une horloge d’église sonna dans le lointain. Dix coups lents, solennels ; il était dix heures du soir ; deux coups de tonnerre complétèrent minuit. Mlle de Saint-Rémy leva vers moi son visage.

— Je vous ai interrogé, dit-elle.

— Exigez-vous que je réponde ?

— Oui.

— Vous serez donc satisfaite. Mais, ajoutai-je avec un sourire qui fut le dernier de la soirée, la divination ne va pas sans quelque charlatanisme, et il y a certains instruments indispensables que je dois aller chercher.

Quand je revins dans la salle, après une très courte absence, je plaçai sur la table quelques objets nécessaires à mes expériences. Ma femme m’observa et me dit, très émue :

— Qu’as-tu, Joseph ?

— Rien, répondis-je d’une voix que j’entendis trembler.

Lorenza me conta plus tard qu’elle ne m’avait jamais vu aussi pale que je l’étais en cet instant.

Les demoiselles de Saint-Rémy et la Renaud se levèrent à mon entrée ; quant au bourgeois, il s’était retiré dans le coin le plus éloigné de la salle, sans doute pour n’avoir rien à craindre de mes « diableries ».