Un autre eût renoncé à son entreprise à cause des injustices qu’on lui faisait ; Guignonet ne perdit pas courage pour si peu, et il ne songeait qu’à rendre service à ses père et mère.
Dans ce trou où il était tombé, il y avait beaucoup d’obscurité et, dans cette obscurité une espèce de bête plus noire encore qui avait l’air d’un loup ; ce loup avait entre les dents un os qu’il était en train de ronger, tout blanc, qu’on aurait pris pour une grosse pipe.
Le loup lui dit : « Sors de chez moi, petit misérable ! Je suis le gardien du trésor qui est là, sous une pierre, et je ne te permettrai pas de le prendre. » Mais Guignonet se jeta courageusement sur le loup, et il trouva tant de force dans son désir d’être utile, qu’il renversa la bête, souleva la pierre qui cachait le trésor, et alors, au lieu de l’argent et de l’or qu’il croyait trouver là, il vit dans une petite cassette ouverte un nombre infini de pierreries si belles qu’une seule aurait suffi pour faire la fortune de plusieurs rois !
Pendant qu’il s’emparait de la précieuse boîte, si lourde qu’il avait un peu de peine à la soulever, le loup s’était relevé, et, maintenant, le mordait aux mollets et au derrière ; mais Guignonet résistait à la douleur, ne prenait pas garde à ces dents qui lui déchiraient la peau ; il s’imaginait le contentement de sa mère lorsqu’elle aurait de belles robes comme les dames de la ville et qu’elle pourrait distribuer de la soupe tous les jours aux mendiants qui passent.
C’était un petit garçon comme cela. Il lui était égal de souffrir, pourvu que les autres fussent très heureux.
Cependant, poursuivi par le loup qui ne lui lâchait pas les culottes, il chercha un chemin dans les broussailles, pour revenir au bas de la montagne et de là s’en retourner à la maison. Il trouva un petit sentier très rapide et très dur qui descendait, Mais dans l’ombre tout autour de lui il y avait une foule de créatures, des hommes, des bêtes, qui allaient, venaient, rôdaient, criaient de toutes leurs forces : « Voilà un petit garçon qui a commis un grand crime » ; et des oiseaux le suivaient à travers les branches en sifflant : « Au voleur ! au voleur ! »
Il était bien triste, Guignonet, parce qu’il craignait qu’on ne le tuât ; triste surtout de voir que tout le monde le jugeait si mal.
Quand il fut dans la plaine, il crut qu’il était hors de danger et que personne ne lui dirait plus de mauvaises paroles ; il se voyait déjà réveillant le père et la mère dans la pauvre chaumine. « Voici le trésor caché par l’enchanteur dans la grotte de la montagne et qui était réservé au plus courageux. Je l’ai trouvé et je vous l’apporte ; réjouissez-vous, mangez, buvez et partagez avec tout le monde la fortune que j’ai acquise au péril de ma vie. » Les choses ne devaient pas se passer aussi bien que l’espérait l’enfant sans oreilles ! Il vit venir de son côté, sur la grand route, trois gendarmes très grands, et comme la lune s’était levée, on distinguait très bien l’acier de leurs sabres qui reluisaient et leurs blanches buffletteries. Mais ce qu’il y avait d’extraordinaire dans ces trois hommes, c’est qu’ils avaient tous trois sous leurs bicornes de grands museaux de chiens et que, malgré cela, ils fumaient leurs pipes tranquillement…
Le vieux Blas en était là de son histoire, lorsque le petit bruit de la sonnette électrique appela son attention. Le premier train ne tarderait pas à passer : c’était le moment de baisser le pont qui joignait l’un à l’autre les deux bords de la rivière.
Il allait se lever, le petit Blas le retint.