— Dis, grand-père, dans l’histoire, est-ce qu’on les lui rendra, plus tard ?

— Ça, je ne peux pas te le dire encore. Qui entendra, saura. Tu comprends que toutes ces mésaventures avaient rendu Guignonet un peu timide ; mais, n’importe, le désir de se dévouer était plus fort que la crainte d’être maltraité, et une nuit, quand tout le monde fut endormi dans la chaumière, il se leva à petit bruit, sortit, ses chaussures à la main, et, sans avoir peur, bien qu’il fît très sombre sur les routes, il s’en alla du côté de la montagne.

Or, cette montagne était toute noire, comme celle qui est là devant nous ; il n’y avait pas de chemin pour la monter et d’ailleurs Guignonet ne savait pas dans quel endroit se trouvait la grotte ; de sorte qu’il était très embarrassé et qu’il fut sur le point de revenir à la maison. Mais il arriva qu’un gros corbeau vint voler sur la tête du petit garçon ; en volant, il croassait, d’une manière qui n’avait rien de terrible ni d’effrayant : on aurait dit, au contraire, que cet oiseau tout noir avait de bonnes intentions, voulait donner de bons avis à l’enfant sans oreilles.

Guignonet le regarda. Il lui sembla qu’il avait déjà vu cette grosse tête toute pointue, qui tenait dans son bec une petite branche de sapin.

Non, il ne l’avait jamais vu, mais le corbeau, avec sa branche de sapin au bec, lui rappelait un peu le chien noir qui fumait sa pipe.

A cause de cette ressemblance, l’enfant voulut s’en aller, craignant pour ses yeux et pour son nez, puisqu’il n’avait plus d’oreilles.

Le corbeau voletant toujours, lui dit : « Guignonet, il ne faut pas se décourager. Le pauvre à qui tu as donné un sou t’a dit des injures, tu as été grondé pour avoir voulu porter secours à la poule qui criait et le chien noir t’a volé tes oreilles parce que tu lui avais offert d’aller chercher des allumettes pour allumer sa pipe ; beaucoup d’autres choses te sont arrivées où tu n’as pas eu de chance du tout, et c’est pourquoi on t’appelle Guignonet. Mais, tôt ou tard, le bien qu’on a fait produit la récompense, comme la graine devient le blé, comme le gland devient le chêne. Sois toujours un bon petit garçon, prêt à te sacrifier pour les autres, et ne t’inquiète pas du reste. Pour le moment, assieds-toi entre mes deux ailes, je te porterai du côté de la grotte où l’enchanteur a caché son trésor. » Après avoir parlé ainsi, le corbeau se posa sur la terre, toutes les plumes étendues ; c’était un oiseau si grand, que Guignonet, qui était très petit et très maigre parce qu’il ne mangeait guère, put facilement trouver place entre les deux larges ailes.

Le corbeau s’envola. Guignonet n’avait pas peur : il pensait au plaisir qu’éprouveraient ses parents lorsqu’il leur apporterait le trésor de la montagne.

Quand il fut arrivé plus haut que la plus haute cime, le corbeau s’abattit parmi un tas de broussailles, dans une espèce de crevasse qui était très noire et tout à fait terrible, tant on y voyait briller de ci et de là des yeux affreux de chouettes et d’effraies.

Guignonet mit pied à terre en disant : « Merci, monsieur le corbeau ; je vous prie maintenant de m’indiquer le chemin qui conduit à la grotte. » Mais l’oiseau n’était plus un oiseau ! il avait changé très vite et il était devenu un vieux nain tout noir qui regardait Guignonet avec un mauvais rire, et qui avait une pipe à la bouche. Guignonet pensa encore au vilain chien qui lui avait volé les oreilles. Cependant il ne se troubla pas. « Monsieur le nain, dit-il, voulez-vous m’indiquer la route qui mène à la grotte de l’enchanteur ? » Alors ce fut effrayant. Le nain avec un grand bâton et les effraies avec leurs becs, se mirent à frapper, à piquer, à maltraiter de toutes les façons, le petit garçon sans oreilles. « Va-t-en, voleur ! tu n’as pas le droit de prendre de l’argent qui ne t’appartient pas ! Et qu’est-ce que tu ferais avec le trésor de la montagne ? Tu t’achèterais des billes pour jouer dans les rues au lieu d’aller à l’école. » Guignonet répondait : « On peut prendre l’argent, puisqu’il n’appartient à personne ; puisque l’enchanteur l’a réservé au plus courageux des hommes. Et je vous assure que ce n’est pas pour acheter des billes que je veux l’avoir ; mais c’est pour que mes parents n’aillent plus se coucher sans souper et puissent faire l’aumône aux vagabonds qui passent dans la campagne. » C’étaient des paroles inutiles. Les vilaines bêtes et le méchant nain ne cessaient pas de houspiller le petit garçon ; tout roué de coups de bâton, tout saignant de coups de bec, il dégringola sur les pierres de la crevasse jusque dans un grand trou qui s’ouvrait là.