Vingt-neuf ans, forts bras nus et gorge de nourrice, face rosâtre à la peau pleine sous la cotonnade rouge de la coiffe basquaise, la Cadije se campa au bas de l’escalier, et cria, les poings sur les hanches :

— Dieu vivant ! sont-ils sourds, ceux de là-haut ? Hé, le père ! Hé, l’homme ! Hé, le petit ! N’avez-vous pas honte de dormir, après que je suis levée ? Est-ce la mode maintenant que la poule chante avant les coqs ?

Une ferme de bon rapport et bien plaisante à l’œil, — deux arpents, pas une acre de plus, mais deux arpents de grasse terre, clos d’une haie épaisse, — une ferme où, sous les pommiers régulièrement espacés, caquètent dans le gazon, nasillent dans la mare, gloussent dans le trou à fumier, poulettes et poulets, canes et canards, dindes et dindons, c’est de quoi suffire à l’ambition d’une fermière ; et la Cadije se jugeait heureuse entre ses arbres fruitiers et ses bêtes ; allant, venant du matin au soir, travaillant comme pas une, contente, familière aux gens, pas toujours « commode » d’ailleurs, car il faut bien jordonner quelquefois pour se faire obéir des animaux et des personnes.

Il y a dans notre pays basque, entre les versants rocheux, non loin de quelque gave qui roule, tonne et mousse, beaucoup de ces plaines fécondes où l’herbe pousse bien, où les branches s’alourdissent de fruits ; les hauteurs les gardent du vent, le torrent calmé s’y prolonge en rivière ou s’y étale en lac ; toute une Normandie, avec ses pommiers et ses grasses prairies, se ramasse dans un vallon.

Cependant, l’escalier raide en bois blanc, où la Cadije, pour ne pas demeurer inoccupée, lançait à pleine écuelle une eau claire qui rejaillissait, ruisselait, s’égouttait, craqua sourdement sous des pieds qui descendent ; le vieux Blas apparut, tenant le petit Blas par la main.

L’un était le père, l’autre était l’enfant de la Cadije. Aïeux et petits-fils s’accommodent de se tenir par la main ; ils finissent par être presque de même taille, l’enfance se haussant toujours, le grand âge se courbant de plus en plus. Le vieux Blas avait soixante et onze ans ; le petit Blas en avait six.

Une large face, toute rouge, aux rides égales et fermes, de courts cheveux blancs, une barbe blanche, drue et presque rase, de petits yeux jaunes, un peu clignotants, comme fatigués d’avoir vu trop de jours, tel était le vieillard. Un peu gros, les membres forts, il portait la veste courte, en drap épais, des Basques de la plaine et le béret marron dont une oreille énorme, couleur de sang, soulevait le rebord.

On a été, on ne peut plus être. Beau mâle et des plus galants du temps qu’il y avait de belles filles — car, aux yeux des anciens, les jeunes d’à présent sont moins jolies, comme s’ils projetaient sur elles quelque chose de leur ombre, — le vieux Blas, qui n’avait pas eu son pareil pour attaquer le taureau et pour lancer la balle, sentait bien que son temps était passé ; il avait des lourdeurs, des raideurs dans ses membres autrefois si prestes, et sa tête, qu’il portait penchée vers l’épaule gauche, branlait un peu, c’est vrai ; même il avait cessé d’avoir l’esprit rapide et tout à fait lucide ; il lui arrivait de ne pas se rappeler une chose qu’on lui avait racontée la veille, et aussi de ne pas reconnaître, quand ils revenaient au pays, des camarades avec lesquels il avait vidé plus d’une bouteille jadis devant les troënes de quelque cabaret. Mais bah ! il en savait encore assez pour conter, après un pot de cidre, quelque bon conte qui fait rire ; il faisait encore ses quatre lieues sans buter et sans avoir besoin de bâton.

Il ne voulait qu’un bâton : son petit-fils. Cela soutenait le vieux Blas de soutenir le petit Blas.

Celui-ci, c’était l’enfant montagnard, robuste et sain. Par le lait d’une mère forte, par le sobre manger, par l’air libre qui vivifie les poumons, il avait crû, s’était solidifié, avait durci ; la belle virilité future était visible dans cette enfance.