Joli d’ailleurs, puisqu’il était petit, il avait l’air étourdi, un peu hagard, qui questionne, qui va comprendre, qui s’inquiète quelquefois, d’une inquiétude sans chagrin ; et c’était la meilleure joie du vieux Blas de baiser la jeune face épanouie, un peu hâlée déjà, où descendaient par boucles des cheveux noirs qui s’ébouriffent, et les clairs yeux bleus comme un lac des montagnes, que le petit Blas avait.
Derrière eux, venait l’homme, le mari de la Cadije, le père de l’enfant, Antonin Perdigut. Trente ans, le visage sérieux comme l’ont d’ordinaire les hommes de la vallée dans ces pays de montagnes, il marchait d’un pas mesuré, sans hâte, mais sans hésitation, d’un pas de laboureur.
La Cadije, à pleine bouche, embrassa ses trois hommes, plus ardemment le mari, plus gravement l’aïeul, plus doucement le petit.
Ils s’assirent autour de la table, dans la salle basse, et mangèrent en silence.
Le repas du matin, ce n’est pas l’heure des propos ni des rires. Ses forces, son activité, il faut les réserver pour le travail de la journée, n’en rien laisser perdre en menus badinages. Le soir, après la besogne, on peut se divertir ; quand on a payé sa dette, il est permis d’être prodigue.
D’ailleurs, on avait dormi tard ce jour-là dans la ferme, et c’était la saison des semailles ; il fallait qu’Antonin Perdigut se hâtât d’aller aux champs, sa sacoche de graines à l’épaule.
Quant au grand père, il avait un emploi sur une voie ferrée qui passait aux environs ; besogne aisée, peu fatigante, à laquelle un enfant aurait suffi, qu’on avait confiée à ce vieillard.
Donc, sans se parler, paisibles, ils mouillaient de longues tranches de pain de seigle dans la blancheur un peu bleuâtre du lait.
Autour d’eux, le rose encore gris de la matinée, entrant par les basses fenêtres, faisait se lever peu à peu l’ombre pendante le long des murs, et cette noirceur déjà éclaircie montait lentement, devenait de moins en moins sombre, comme si des voiles de crêpes avaient été tirés d’en haut, s’étaient l’un après l’autre évanouis. Les faïences du buffet accusaient leurs formes, ébauchaient leurs teintes vives ; il y avait dans la rondeur vermeille des casseroles des mouvements de flammes qui semblaient le reflet d’un invisible fourneau ; et, sur les carreaux rouges, des bandes longues, pâles, à peine lumineuses, étaient comme de grands rayons de lune qui seraient restés endormis là.
Au dehors sonnait le réveil de la ferme dans les piaillements d’oiseaux, dans le remuement des branches, dans les mugissements de l’étable, dans tous les bruits mêlés des bêtes familières, et dans le frais passage du vent clair.