Le vieux Blas ayant vidé sa jatte, dont les dernières gouttes de lait coulèrent sur sa barbe blanche, parla d’un air timide :
— Ce qui serait très bien, ce serait de laisser venir le petit avec moi, là-bas, près du pont, pour s’amuser. Je dis : pour m’amuser aussi. Un train qui passe après un train, toute la journée, ce n’est pas gai ; je m’ennuie enfin à regarder l’eau qui coule. Les nouveaux réjouissent les anciens ; ils mettent de la gaieté dans les vieux esprits et de la lumière dans les vieux regards. L’autre jour, il a plu toute la journée, mais Blas était avec moi, et en revenant j’ai dit comme une bête : « Quel beau soleil il fait aujourd’hui ! » Puis, c’est très bon pour l’enfant de respirer l’air du bord de l’eau et de jouer dans les fleurs autour de la maisonnette en bois.
— C’est donc, dit la Cadije en se levant, que l’air n’est pas bon à la ferme et qu’il n’y a pas de fleurs dans le jardin ? L’enfant restera à la maison avec moi et mes bêtes. S’il veut se distraire, il ira gauler les oies dans le chemin autour de la haie. On est petit, cela ne fait rien : il faut commencer à se rendre utile. Pour sûr, je ne le laisserai pas aller avec vous. Les trains qui passent, c’est effrayant, et je n’aime pas qu’il joue au bord de l’eau ; d’autant qu’il y a sur le bord de votre rivière du sable très dangereux, où l’on glisse, et des pierres qui roulent dès qu’on y met le pied.
L’enfant ne fit aucune objection d’abord à la volonté maternelle, parce qu’il achevait de boire son lait ; mais dès qu’il eut léché du bout de la langue le fond de la jatte vide, il se prit à pleurnicher d’un air fort désespéré en se fourrant les pouces dans les yeux.
— Bon, bon ! reprit la Cadije ; ce que j’ai dit est dit. Tu veux aller avec ton grand-père, parce qu’il te raconte des histoires, parce qu’il te laisse courir partout, parce qu’il te gâte, enfin ! je ne veux pas qu’on te gâte, moi. L’autre jour tu es revenu dans un bel état, parlons-en. Tout en sueur, la blouse en loques, des épines dans les cheveux ; j’ai passé plus d’une heure à repriser ta culotte. Quand on ne sait pas veiller sur les enfants, on ne demande pas à les emmener avec soi.
Mais le petit Blas pleurnichait toujours et le vieux Blas lui-même avait quelque chose d’humide, qui allait être une larme, dans ses vieux yeux jaunes tout clignotants.
Antonin Perdigut s’interposa, fit remarquer « qu’une fois n’est pas coutume », et qu’on pouvait bien laisser aller aujourd’hui, par extraordinaire, le petit avec le vieux.
La Cadije rechigna, grognona, dit cent paroles, finit par consentir en haussant les épaules.
— Au moins vous serez sages, tous les deux ?
Et quand ils eurent promis de ne pas courir sur la voie, de ne pas s’approcher trop près de la rivière et surtout de faire attention quand les trains passeraient, la mère ajouta :