— Oui, oui, je donne la permission, mais c’est la dernière fois.

Ils partirent bien conseillés, bien embrassés. Ce fut d’un pas grave, pour montrer combien ils étaient sages en effet, qu’ils traversèrent la cour de la ferme et qu’après avoir poussé la grille de bois, ils longèrent la haie, assez basse à cet endroit, par-dessus laquelle on pouvait encore les voir.

Mais dès qu’ils eurent dépassé la haie, dès que personne, de la ferme, ne put plus les apercevoir, ah ! Dieu vivant ! ce fut tout autre chose.

Le petit Blas dégagea sa main, prit sa course, revint, sauta les fossés, grimpa aux arbres, perdit son béret dans les branches, déchira sa culotte à l’écorce ; et toute la lumière éparse du matin jouait autour de lui, avec lui, sur la route claire, parmi les branches éveillées, dans la jeune fraîcheur de l’espace ; pendant que, derrière, un peu loin, le vieux Blas, qui suivait avec une allure sautillante, antique enfant qui aurait voulu jouer aussi, répétait dans sa barbe blanche :

— A la bonne heure, c’est cela, la mère ne nous voit plus, dégourdis-toi, mon garçon !

II
Le pont de fer et de bois.

Le jeune courant, le vieux riant, ils arrivèrent au bord de l’eau, devant le pont.

La rivière étroite et profonde, où glissent des radeaux chargés de sapins, où passent de petits voiliers qui érigent très haut leur unique mât, coule rapidement entre la berge sablonneuse et le mont de granit noir, à pic, que défonce, plus sombre encore, l’ouverture d’un tunnel ; c’est dans ce trou de la montagne que les trains s’engouffrent après avoir passé le petit pont de fer et de bois, qui est comme un trait-d’union entre la rive de sable et la rive de pierre.

Le lieu solitaire et nu paraît quelque peu morne à cause de la haute montagne noire.

Mais le jour, tout à fait levé, blanchissait, dorait les plaines où les fermes çà et là faisaient des îles de verdure, et dans la fraîcheur de l’air bleu, les buées du matin, montant toujours, s’éparpillaient, toutes floches, par écharpes déchirées.