En ce moment, le tablier du pont se dressait, perpendiculaire. Tout d’abord, le vieux Blas alla s’assurer que la rosée de la nuit n’avait pas rouillé les cordages de métal, que la manivelle obéissait docilement à la poussée de la main ; car c’était son office de faire se lever le pont, quand des radeaux ou des voiliers descendaient le cours de la rivière, et de le faire s’abaisser pour le passage des trains, chaque fois que le signal lui en était donné par un bruit de sonnette électrique et plus tard par le sifflet de la locomotive.

Mais le petit Blas ne se souciait guère du pont, de la manivelle et des trains, son devoir, à lui, c’était de se rouler dans l’herbe autour de la baraque en planches que le grand-père avait construite au bord de l’eau pour se mettre à l’abri quand viendraient les pluies d’automne.

Elle était jolie, la maisonnette, qu’une vigne vierge vêtissait de verdures grimpantes, et où les passereaux venaient boire des gouttes de rosée dans la coupe inclinée un peu des volubilis qui tremblent.

Un jardin l’entourait de ses petites allées bordées de buis, toutes petites — comme si le vieillard eût voulu que l’enfant seul s’y promenât, — et de ses plants de floraisons très basses, œillets des Indes, tulipes, pensées, que le petit Blas pouvait regarder fièrement de son haut. Mais au milieu, un soleil, très épanoui, à la tige d’or vert, se haussait pompeusement, comme le tambour major des fleurs.

Toutes choses mises en ordre dans la mécanique du pont, le grand-père s’en vint, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds ; et, brusquement, après un saut, il prit dans ses deux grosses mains la tête de l’enfant qui se retourna ébouriffé, sauvage, ravi.

— Ah ! je te tiens ! Oui, je te tiens, mais je te lâche. On attrape les oiseaux et on les garde un instant pour qu’ils aient plus de plaisir, après, quand ils s’envolent. Tu sais, petit ! les pierres servent à faire des ricochets sur l’eau, les fleurs ne sont là que pour être cueillies, et je te défends de ne pas marcher sur les plates-bandes. Voilà comment j’élève les enfants ! Ces petits anges-là ont le droit d’être des diables.

Et le grand père ajouta :

— Là-bas, dans ce bouquet d’arbres, j’ai découvert un nid de loriots ; nous irons le chercher tout à l’heure, quand le train aura passé.

Or, le petit Blas s’était avisé d’une chose : il cueillait des marguerites et les jetait une à une à la figure du bon homme ; les tiges se prenaient aux poils blancs du menton ; de sorte que le vieux Blas avait une barbe de fleurs.

Ceci le charma. Il s’assit devant la cabane, fit grimper l’enfant sur ses genoux ; et, par représailles, il lui chatouillait le nez avec les pétales des marguerites pendantes.