Le patron dit :

— Tout est possible, ne discutons pas. Ce n’est pas moi qui vous chasse. Tous mes ouvriers me quitteraient si je ne vous renvoyais pas. Tenez, les voici, parlez-leur, ils ne vous cacheront pas leur idée.

Les ouvriers entraient deux à deux dans l’atelier de bois, ayant sur l’épaule de longues planches qui fléchissent.

Ils se groupèrent, se consultèrent à voix basse ; enfin ce furent de toutes parts des paroles comme celles-ci, avec des gestes, en tumulte :

— Oui, oui, il faut que le vieux s’en aille. Nous n’en voulons plus parmi nous. C’est ennuyeux de travailler avec quelqu’un qui a tué un enfant, de s’asseoir à côté de lui à table. Rien qu’à lui regarder les mains, on frissonne. Il a une figure, d’ailleurs, qui dit bien ce qu’il est. Allons, tire tes grègues, vieux, et qu’on ne te voie plus dans notre endroit, ou l’un de nous, Dieu vivant ! te fera ton affaire.

Sous ces injustes colères, devant ces menaces, le vieux Blas courba le front comme s’il eût été criminel en effet, poussa la porte avec des mains tremblantes, et s’en alla, pauvre vieil homme admirable ; quand il eut commencé de monter la côte au fond de la vallée, il vit, en tournant la tête, tous les ouvriers groupés devant la scierie qui l’injuriaient encore avec des cris qu’il n’entendait plus et qui lui montraient des poings furieux.

VII
Cruauté des choses

Il s’enfonça dans une ravine du mont, vieux lit de torrent, sec en cette saison ; les pierres, sous ses pieds lourds, roulaient en lui faisant du mal.

Quoi ! le petit Blas avait péri en l’appelant, en lui tendant les bras ; il avait dû quitter, lui, la bonne ferme où riait sa vieillesse heureuse, et ce n’était pas assez ! Maintenant on l’accusait d’un crime, et parce qu’il avait été honnête on le croyait infâme ?

Tout ceci lui semblait cruel ; il souffrait d’autant plus que, dans sa conscience obscure, la certitude du bien accompli n’était pas assez nette pour qu’il pût, grâce à l’orgueil, se consoler de l’injustice.