De sorte qu’un beau jour, le patron fit venir le vieux Blas, et comme c’était un homme sévère, il lui dit durement, avec une mauvaise figure :

— Vous savez, vieux, il faut vous en aller d’ici.

Blas, stupéfait, s’écria :

— M’en aller ! Pourquoi ?

— Ne faites pas semblant de ne pas comprendre, répliqua le patron. On connaît votre histoire.

— Eh bien ? dit le vieux.

— Eh bien ! dit le patron, il est possible que vous n’ayez pas tué le petit ; non, je ne dis pas que vous l’ayez tué. Mais, enfin, vous êtes parti avec lui, vous étiez seuls tous les deux, l’enfant n’est pas revenu, et vous avez pris la fuite sans rien dire aux parents.

Le vieux Blas fondit en larmes.

Ah ! Dieu ! Voilà ce qu’on croyait ! il avait tué Blas, son petit Blas, l’enfant pour qui il se serait arraché un à un tous les poils de la barbe, pour qui il serait mort vingt fois de suite, si la chose avait été possible, qui était toute sa vie, toute sa joie, tout son amusement !

Il voulut expliquer les choses. Mais cette histoire du pont qui se lève et qui se baisse ne paraissait pas claire ; un enfant qui tombe dans l’eau au moment où le train passe, c’est bien invraisemblable. Comment supposer, d’ailleurs, que ce pauvre homme, campagnard, sachant lire à peine, avait eu le parfait héroïsme de sacrifier son petit-fils pour le salut de quelques voyageurs inconnus ? Il aurait fallu l’estimer si grand qu’il était plus simple de le juger coupable. Lui-même, qui avait commis une action sublime, sans l’analyser, naturellement, parce qu’il lui semblait qu’il devait faire cela, il ne se rendait pas bien compte du sentiment qui l’avait poussé ; et il ne trouvait pas de paroles pour s’expliquer, s’embrouillait, avait presque honte.