— Un emploi comme le mien, cela ne s’obtient pas en un jour. Il faut des protections dans le gouvernement. Je vous conseille de chercher un autre métier. Tenez, si vous êtes un brave homme — ne vous offensez pas de ce que je dis, tous les gens qui passent ne sont pas d’honnêtes gens, — vous ferez bien d’aller à la scierie, oui, à cette baraque en bois que vous voyez d’ici au fond de la vallée, près du ruisseau. Le patron a besoin d’ouvriers, et quoique vous n’ayez pas l’air bien solide, il vous louera peut-être pour surveiller le moulin ou pour quelque autre besogne pas trop fatigante.
Il suivit ce conseil, s’en alla du côté de la scierie, demanda à voir le maître de l’établissement, s’offrit et fut accepté ; mais on fit d’abord quelques difficultés, parce qu’il n’avait pas de papiers et qu’il n’avait pas bonne mine.
On ne se soucie pas d’accueillir des vagabonds qui viennent on ne sait d’où, qui sortent du bagne, peut-être. Le patron se dit :
— J’aurai l’œil sur ce vieux-là.
Des jours, des semaines passèrent. Le travail qui lui avait été confié, c’était de racler avec un couteau les palettes de la roue du moulin, pour qu’il n’y séjournât pas de pierres ni de sable. D’abord ce métier-là lui fut très pénible, à cause du bruit de la rivière tout autour de lui, qui lui faisait horreur ; mais il se résigna. Très vieux, très courbé, il promenait son couteau sur les planchettes, avec l’air de songer à autre chose, ne songeant peut-être à rien.
La mort de son petit-fils l’avait tué à demi. Il n’était pas bien sûr de vivre encore. Peu d’idées nettes, l’esprit trouble et obscur. Ces pensées à peine : que le petit Blas était dans l’eau, que c’était vrai, que tout était fini, et que maintenant, dans la ferme, sa fille et son gendre, qui devaient avoir tout appris, le maudissaient en pleurant ; et il était comme assoupi dans l’inertie de sa douleur.
Étant ainsi, il ne s’apercevait pas des regards que lui jetaient en-dessous les autres ouvriers. A l’heure du repas commun, personne ne lui parlait ; mais comme sans doute il n’eût pas entendu si on lui avait adressé la parole, il ne prenait pas garde à ce méchant silence ; il ne savait pas non plus qu’il courait sur lui des histoires.
On disait que ce vieux-là avait peut-être plus d’argent qu’il n’en laissait voir. Il arrive souvent qu’un voleur, après avoir dévalisé des passants, fait semblant de travailler et d’être pauvre pendant un temps, afin de ne pas éveiller les soupçons. Des gens même soupçonnaient qu’il avait bien pu assassiner quelqu’un pour le dépouiller plus sûrement ; parce qu’un soir, assis au bord de l’eau, et la regardant couler d’un œil morne, il avait été surpris répétant à voix basse : « Ah mon Dieu ! mon Dieu ! mon pauvre Blas, je l’ai tué. »
Tous ces dires eurent pour résultat que le maître de la scierie jugea bon de prendre des informations.
Les colporteurs qui vont de vallée en vallée savent beaucoup de choses, et se gardent bien de se taire.