Alors le vieux Blas s’en retourna, dépassa la grille, la referma.

Quand il fut seul, hors de la ferme, il se dit :

— Non, vraiment, non, je n’ose pas, je ne peux pas !

Et brusquement, sans autre pensée que de ne pas dire l’affreuse parole, que de ne pas voir sa fille désespérée, que de ne pas entendre la malédiction de son gendre, il se mit à courir, à travers plaine, dans les ténèbres, dans le vent, pareil à quelqu’un qui a commis un crime ou à une bête prise tout à coup de folie.

VI
Méchanceté des gens

Il ne revint pas. Il traversa la plaine, monta la montagne, de nuit, dormit plein de cauchemars sous une pierre avancée, et dès le réveil s’enfuit encore, jugeant qu’il ne serait jamais assez loin. Jamais assez loin de l’horrible rivière qui lui avait pris son petit-fils et de la ferme là-bas, si heureuse, où maintenant on devait pleurer.

En traversant un village, il mangea n’importe quoi, n’importe où, grâce à quelques sous qu’il avait dans la poche de sa veste.

Les gens se défiaient de lui, parce qu’il était très pâle, regardait en arrière toujours, comme quelqu’un qui a peur d’être suivi ; une femme qui semait de la luzerne le voyant se mettre à courir tout à coup quand il eut dépassé la dernière maison de la bourgade, se dit en elle-même : « On dirait que ce vieux-là vient de faire un mauvais coup. »

Le lendemain, il arriva dans un autre vallon où personne ne le connaissait — car les montagnes, dans le pays basque, sont des espèces de frontières qu’on franchit rarement, — et comme il lui restait une dizaine de sous à peine, il demanda à un cantonnier qui cassait des pierres sur la route, s’il n’y aurait pas moyen d’en casser aussi pour gagner, tant bien que mal, sa vie.

Il n’inspirait pas de confiance à cause de l’air farouche qu’il avait maintenant ; cependant le cantonnier répondit :