C’était dans un royaume où il n’y avait pas de miroir. Tous les miroirs, ceux qu’on met sur les murs, ceux qu’on tient à la main, ceux qu’on porte à la ceinture, avaient été cassés, réduits en miettes sur l’ordre de la reine ; si on avait découvert la plus petite glace dans n’importe quel logis, elle n’eût pas manqué d’en faire périr les habitants au milieu des plus affreux supplices. Quant aux motifs de ce caprice bizarre, je peux bien vous les dire. Laide au point que les pires monstres auraient paru charmants auprès d’elle, la reine ne voulait pas être exposée, lorsqu’elle allait par la ville, à rencontrer son image, et, se sachant horrible, ce lui était une consolation de songer que les autres du moins ne se voyaient pas jolies. Vous pensez bien que les jeunes filles et les jeunes femmes de ce pays n’étaient point satisfaites du tout. A quoi sert d’avoir les plus beaux yeux du monde, une bouche aussi fraîche que les roses, et de se mettre des fleurs dans les cheveux, si l’on ne peut considérer ni sa coiffure, ni sa bouche, ni ses yeux ? Pour ce qui était de s’aller mirer dans les ruisseaux et dans les lacs, il n’y fallait pas compter ; on avait caché sous des dalles bien jointes les rivières et les étangs de la contrée ; on tirait l’eau de puits si profonds qu’il n’était point possible d’en apercevoir la liquide surface, et non dans des seaux où il y aurait eu place pour le reflet, mais dans des écuelles presque plates. La désolation allait donc au delà de ce qu’on peut imaginer, surtout chez les personnes coquettes qui n’étaient pas plus rares dans ce pays que dans les autres ; et la reine n’avait garde d’y compatir, bien contente au contraire que ses sujettes trouvassent presque autant de déplaisir à ne point se connaître qu’elle eût éprouvé elle-même de fureur à se voir.
II
Cependant il y avait, dans un faubourg de la ville, une jeune fille appelée Jacinthe qui était un peu moins chagrine que les autres, à cause d’un amoureux qu’elle avait. Quelqu’un qui vous trouve belle et ne se lasse jamais de vous le dire, peut tenir lieu d’un miroir.
— Quoi ? vraiment ? demandait-elle, la couleur de mes yeux n’a rien qui puisse déplaire ?
— Ils sont pareils à des bluets où serait tombée une claire goutte d’ambre.
— Je n’ai point la peau noire ?
— Sachez que votre front est plus pur que le mica de la neige ; sachez que vos joues sont comme des roses pâles et cependant rosées !
— Que dois-je penser de mes lèvres ?
— Qu’elles sont pareilles à une framboise ouverte.
— Et de mes dents, s’il vous plaît ?