— Messieurs, mesdames, geignit-elle, nous sommes cinq enfants à la maison. Papa est sans ouvrage. Donnez-moi quelque chose. Ça vous portera bonheur !

On lui donna une pièce de deux sous, que, les gens passés, elle remit à sa mère.

— Bête ! dit celle-ci, il fallait courir après eux, ils t’auraient donné davantage.

Et elle lui flanqua une autre gifle. La petite fondit en larmes. Elle ne devait pas avoir plus de sept ou huit ans. Elle avait, si maigre, sous le jour des illuminations, une pâleur presque morte, avec des taches de rousseur qui avaient l’air de taches de boue. Et elle pleurait avec de courts sanglots. Puis, elle se remit à marcher devant ce hideux couple, ne pleurant plus, la main dans son corsage. On eût dit que cela la consolait de toucher la fleur qu’elle avait prise.

Qu’est-ce que cela pouvait lui faire, cette fleur ? Née dans quelque sale maison d’une cité populacière, habituée à une vie sans dimanches, elle ne pouvait pas avoir la nostalgie des champs, des buissons, des courses dans les bois, avec les camarades, en sortant de l’école ; une églantine, pour elle, ce devait être quelque chose qu’on vend à des messieurs, le soir, sur le boulevard ; et puis, si on n’a pas fait bonne recette, des coups, après minuit, au retour. Tout le jour, pendant la fête, elle avait vu, des coupés aux victorias, un échange fou de bouquets ; des dames bien habillées, éclatantes, heureuses, la face fleurie de joie, riaient en baissant la tête, pour éviter à leurs chapeaux le heurt envolé des roses et des pivoines ; la haine des fleurs, — des fleurs, métier pour elle, luxe pour les autres, — voilà ce qu’elle aurait dû éprouver ce pauvre être. Mais non, elle tâtait toujours, sous l’étoffe sans boutons, l’églantine ramassée ; et, les yeux à peine séchés, elle avait un sourire aux lèvres, un sourire pensif et résolu, avec un air de préméditation heureuse, comme si elle eût formé le dessein de quelque grande joie. Je remarquai qu’elle avait sous son bras gauche un journal déchiré, mal replié. Une fois, il tomba, elle le reprit très vite. Qu’en voulait-elle faire ? Je la regardais. Maladive et triste, elle n’était point vilaine pourtant. Lavée, bien vêtue, on eût fait une belle enfant riche avec cette laide enfant pauvre. Elle marchait d’un pas décidé. Elle avait dans les yeux quelque chose qui ressemblait à un rêve.

Cependant, l’homme et la femme, moi les suivant toujours, avaient quitté la fête. Ils avaient gagné je ne sais quelle avenue de banlieue, ils s’arrêtèrent sous une tente flottante, lourde de pluie, et prirent place devant une table. Je m’arrêtai aussi, et m’assis non loin d’eux. Ils demandèrent une bouteille de vin. Je les voyais sous la lumière d’un quinquet accroché à un poteau. Lui glabre, elle moustachue, leurs faces étaient repoussantes. Accoudés, ils se parlaient bas, avec un murmure de complot. Autour de nous, des gens, qui devaient être des palefreniers et des valets de jockeys, menaient grand fracas, buvaient, appelaient le garçon, se querellaient, s’injuriaient. Il y avait, dans l’air, avec une odeur de tonneau en vidange, une odeur d’écurie. Je remarquai que le voyou et sa femelle regardaient par instants, en se faisant des signes, deux valets de chambre, en gilets de livrée, qui jouaient aux cartes, de petites pièces sur la table.

Mais où donc était l’enfant ?

Tout près, assise par terre, entre les souliers des gens.

Et c’était charmant de la voir.

Du vieux journal déchiré, elle avait fait deux petits carrosses en papier, — carrosses, ou leur vague ressemblance, — et ses mains, tantôt celle-ci, tantôt celle-là, lançaient d’une voiture à l’autre la fleur qu’elle avait ramassée tout à l’heure, l’églantine ramassée parmi l’herbe humide et rase. Je compris alors pourquoi elle avait saisi si rapidement la mélancolique épave ! pourquoi elle l’avait si soigneusement gardée. Là, entre les jambes des buveurs, parmi l’air sale, les pieds dans la fange, la jupe dans la fange, accroupie, elle imitait, à elle seule, toute la gaieté, toute la gloire épanouie de la fête. Elle recevait et lançait, en une seule églantine fanée, les mille bouquets de la fraîche bataille, et elle s’amusait, et elle riait, et elle avait, cette enfant de voleuse et de voleur, cette mendiante, cette loqueteuse, — tandis que l’homme et la femme, penchés au-dessus des verres rouges, complotaient quelque mauvais coup, — elle avait, plus sincère, au cœur et aux lèvres, toute la joie des belles mondaines échangeant des mitrailles épanouies. Bientôt elle rentrerait dans quelque bouge puant, obscur, où l’on dort mal, pendant les querelles avinées du père et de la mère. Mais, n’importe, elle aurait eu, la petite misérable, l’illusion, un instant, d’être heureuse comme tant de magnifiques dames. Et c’était, je le pensai, par la pitié du destin, que l’églantine rose, presque en bouton encore, avec une longue tige épineuse, était tombée d’une main maladroite, parmi la boue, dans l’herbe.