— Serait-ce qu’il vous déplaît de ne voir tomber de vos lèvres que des pièces d’or toujours, et, par goût du changement, vous plairait-il que j’en fisse sortir des diamants ou des saphirs gros comme des œufs de tourterelles ?
— Ah ! gardez-vous-en bien !
— Dites-moi donc ce qui vous afflige, car, pour moi, je ne le saurais deviner.
— Grande fée, il est très agréable de se chauffer lorsqu’on a froid, de dormir dans un lit de plume, de manger à sa faim, mais il est une chose meilleure encore que toutes celles-là. C’est de se baiser sur les lèvres quand on s’aime ! Or, depuis que vous nous avez faits riches, nous ne connaissons plus ce bonheur, hélas ! car chaque fois que nous ouvrons nos bouches pour les unir, il en sort de détestables sequins ou d’horribles ducats, et c’est de l’or que nous baisons.
— Ah ! dit la fée, je n’avais point pensé à cet inconvénient. Mais il n’y a pas de remède à cela, et vous ferez bien d’en prendre votre parti.
— Jamais ! Laissez-vous attendrir. Ne pourriez-vous rétracter l’affreux présent que vous nous avez accordé ?
— Oui bien. Mais sachez que vous perdriez non seulement le don de répandre de l’or, mais avec lui toutes les richesses acquises.
— Eh ! que nous importe !
— Soit donc fait, dit la fée, selon votre volonté.
Et, touchés de la baguette, il se retrouvèrent, par un froid temps de bise, dans une grange ouverte à tous les vents ; ce qu’ils furent naguère, ils l’étaient de nouveau : affamés, demi-nus, tremblants de froidure comme des oiselets sans plumes et sans nid. Mais ils se gardaient bien de se plaindre, et se jugeaient trop heureux, ayant les lèvres sur les lèvres.