Elle était là, en effet, dépassant à peine les plates-bandes de l’allée ; si menue et si jolie dans sa robe d’or, le front tout reluisant de pierreries, elle paraissait encore plus petite à côté du jeune et magnifique empereur, dont se dressait sous le ciel l’armure ensoleillée.

— Hélas ! dit-il.

Car il se désolait de la voir, là-bas, si charmante, mais si petite.

— Hélas ! dit-elle à son tour.

Car elle était bien marrie de le voir, là-haut, si beau, mais si grand !

Et ils eurent des larmes, elle dans ses yeux levés, lui dans ses yeux baissés.

— Sire, dit le roi, — pendant qu’ils se considéraient encore de loin ! — Sire, vous le voyez, vous ne sauriez épouser ma fille. Forcés de renoncer à l’honneur de votre alliance…

Mais il n’acheva point sa phrase, et, muet de stupeur, il regardait la princesse et l’empereur, elle grandissant, lui rapetissant, à cause de l’amour, plus puissant que les fées, qui les attirait l’un vers l’autre ! Bientôt ils furent presque de même taille ; leurs lèvres se touchaient comme les deux roses d’une même branche.

LE MAUVAIS CONVIVE

Il régnait une grande inquiétude à la cour et dans tout le royaume parce que le fils du roi, depuis quatre jours, n’avait pris aucune nourriture. S’il avait eu la fièvre ou quelque autre maladie, on n’eût pas été surpris de ce jeûne prolongé ; mais les médecins s’accordaient à dire que le prince, n’eût été la grande faiblesse que lui causait son abstinence, se serait porté aussi bien que possible. Pourquoi donc se privait-il ainsi ? Il n’était pas question d’autre chose parmi les courtisans, et même parmi les gens du commun ; au lieu de se souhaiter le bonjour, on s’abordait en disant : « A-t-il mangé, ce matin ? » Et personne n’était aussi anxieux que le roi lui-même. Ce n’était pas qu’il eût une grande affection pour son fils ; ce jeune homme lui donnait toutes sortes de mécontentements ; bien qu’il eût seize ans déjà, il montrait la plus grande aversion pour la politique et pour le métier des armes ; lorsqu’il assistait au conseil des ministres, il bâillait pendant les plus beaux discours d’une façon très malséante, et une fois, chargé d’aller, à la tête d’une petite armée, châtier un gros de rebelles, il était revenu avant le soir, son épée enguirlandée de volubilis et ses soldats les mains pleines de violettes et d’églantines ; donnant pour raison qu’il avait trouvé sur son chemin une forêt printanière, tout à fait jolie à voir, et qu’il est beaucoup plus amusant de cueillir des fleurs que de tuer des hommes. Il aimait à se promener seul sous les arbres du parc royal, se plaisait à écouter le chant des rossignols quand la lune se lève ; les rares personnes qu’il laissait entrer dans ses appartements racontaient qu’on y voyait des livres épars sur les tapis, des instruments de musique, guzlas, psalterions, mandores ; et, la nuit, accoudé au balcon, il passait de longues heures à considérer, les yeux mouillés de larmes, les petites étoiles lointaines du ciel. Si vous ajoutez à cela qu’il était pâle et frêle comme une jeune fille, et, qu’au lieu de revêtir les chevaleresques armures, il s’habillait volontiers de claires étoffes de soie où se mire le jour, vous vous expliquerez que le roi fût fort penaud d’avoir un tel fils. Mais, comme le jeune prince était le seul héritier de la couronne, son salut était utile au bien de l’État. Aussi ne manqua-t-on point de faire, pour le résoudre à ne pas se laisser mourir de faim, tout ce qu’il fut possible d’imaginer. On le pria, on le supplia ; il hochait la tête sans répondre. On fit apprêter par des cuisiniers sans pareils les poissons les plus appétissants, les plus savoureuses viandes, les primeurs les plus délicates ; saumons, truites, brochets, cuissots de chevreuil, pattes d’ours, hures de marcassins nouveau-nés, lièvres, faisans, coqs de bruyère, cailles, bécasses, râles de rivières, chargeaient sa table à toute heure servie, et il montait, de vingt assiettes, une bonne odeur de fraîche verduresse ; le jugeant las des venaisons banales et des légumes accoutumés, on lui accommoda des filets de bisons, des râbles de chiens chinois, hachés dans des nids de salanganes, des brochettes d’oiseaux-mouches, des griblettes de ouistitis, des brezolles de guenuches, gourmandées de pimprenelles des Andes, des rejetons d’hacubs cuits dans de la graisse d’antilope, des marolins de Chandernagor et des sacramarons du Brésil dans une pimentade aux curcas. Mais le jeune prince faisait signe qu’il n’avait pas faim, et, après un geste d’ennui, il retombait dans une rêverie.