— Que je sois donc, dit Abonde, le vin que l’on boit dans les cabarets des faubourgs ! Car, mieux que le pain de l’aumône et la tiédeur des poêles, et le repos dans un lit, l’ivresse consolatrice charme les corps et les cœurs las.

— Que je sois, dit Myrtile, les cordes du violon d’un vieux ménétrier ! Car, bien plus que des habits dorés remplaçant des haillons, et que la fuite des nuages menaçants, et que le retour au logis des enfants perdus, la chanson qui fait danser est bonne aux misérables.

— Que je sois, dit Caricine, la belle fille bohème des carrefours, qui offre aux passants son rire et ses baisers ! Car, c’est dans le libre amour, fou, changeant, hasardeux, sans déceptions ni regrets, que l’homme oublie l’ennui ou le désespoir de vivre.

Depuis ce temps, Abonde rit dans les verres pleins sur la table des cabarets, et Myrtile fait danser les noces paysannes sous les arbres de la grande place ou dans la cour des auberges ; elles sont heureuses, les bonnes fées déchues, de la joie qu’elles donnent, mais jalouses aussi, jalouses de Caricine, parce qu’elles savent bien que c’est elle qui fait la meilleure charité.

LE RAMASSEUR DE BONNETS

Je suis en mesure de donner des nouvelles de Puck aux personnes curieuses de savoir ce qu’il est devenu depuis qu’il quitta la forêt près d’Athènes. On supposait généralement, — et j’étais moi-même enclin à cette erreur, — que, puni pour une espièglerie un peu trop hasardeuse, il languissait exilé dans un verger des îles d’Avalon ; des gens qui se prétendaient bien informés racontaient qu’il avait commis l’imprudence de s’endormir, un soir, dans une rose amoureuse, et que la rose, s’étant fermée, ne s’était plus rouverte. D’autres bavards répandaient d’autres histoires. Tout le monde se trompait. La vérité, c’est que le compagnon de Fleur-des-Pois et de Grain-de-Moutarde n’a jamais cessé de vivre parmi les hommes ; je l’ai rencontré, un matin de printemps, dans une venelle d’aubépines, suspendu, comme un gymnaste au trapèze, à un fil tremblant d’araignée. Mais il s’est rendu assez différent du Robin Bonenfant de jadis ; ce n’est plus lui qui hennit comme une pouliche coquette pour tromper un cheval gras et nourri de fèves ; ce n’est plus lui qui s’insinue dans la tasse d’une commère sous la forme exacte d’une pomme cuite, ou qui, s’offrant pour escabeau à une grasse matrone, se retire tout à coup, de sorte qu’elle tombe sur son derrière aux grands éclats de rire de l’assemblée. Non, Puck a des soins plus sérieux à présent ; il exerce une fonction grave ; il est, — de son état, — ramasseur de bonnets de l’autre côté des moulins !

D’abord, l’aveu de cette profession, assez étrange en apparence, ne laissa pas de me surprendre ; je fus tenté de croire que Robin m’en voulait donner. On sait qu’il n’a pas de plus grand plaisir que de bafouer les gens ; il ne faut pas toujours s’en fier à sa parole. Mais, après réflexion, je fus contraint d’admettre qu’un tel métier pouvait exister ; même il serait tout à fait inexplicable qu’il n’existât point. Car, enfin, en vous promenant derrière les moulins, ou dans les sentiers environnants, avez-vous jamais vu des bonnets, répondez-moi ? Non, vous n’en avez jamais vu. J’entends : par terre. Pour ce qui est d’en apercevoir sur les cheveux bruns ou roux, ébouriffés, des belles filles qui passent, il n’y a rien de plus fréquent, grâce à Dieu. Mais des bonnets tombés sur l’herbe, ou accrochés aux branches, on n’en remarque point. Il est cependant avéré qu’il s’en envole chaque jour, — et chaque nuit, — un nombre considérable, et l’on marcherait à tout instant sur des ruches, des dentelles, des blondes, — comme un méchant oiseleur piétinerait des colombes, — si quelqu’un ne ramassait pas les bonnets ! Vraiment, je fus très penaud de n’avoir pas pensé depuis longtemps à la nécessité de cette fonction ; je l’aurais peut-être sollicitée, — bien qu’il doive y avoir quelque chose de pénible, d’humiliant aussi, à constater la chute de tant de pudeurs et d’innocences, lorsqu’on n’y a été pour rien. Le charmant, ce n’est pas de ramasser un bonnet après qu’il a fait sa culbute d’oiseau blessé, c’est d’en dénouer les brides. D’ailleurs, les regrets n’eussent pas servi à grand’chose, puisque Puck était en place et ne montrait aucune envie de donner sa démission malgré les grandes peines qu’il était obligé de prendre.

— On ne saurait s’imaginer, me dit-il, combien est assujettissant l’emploi qui me fut confié. Je ne trouve plus le temps de bavarder près des sources avec les fauvettes des roseaux, ni de rire avec les ruisselets caillouteux, ni de guerroyer contre les scarabées pour leur voler l’émail de leurs ailes, dont on se ferait une si belle cuirasse ; dès que je commence à délacer le corset vert des roses en bouton, mon devoir m’oblige à courir de-ci de-là, et les jeunes roses me gardent rancune de n’avoir été déshabillées qu’à moitié, étant comme les femmes, qui veulent absolument qu’on achève tout ce que l’on a entrepris. Ah ! il est fort heureux qu’il me suffise du quart d’un tiers de seconde pour voler d’un bout de la terre à l’autre bout, car, presque à la fois, dans tous les pays, des bonnets s’envolent et se posent. Depuis quelque temps surtout, je ne sais, en vérité, où donner de la tête. Une neige de coiffes bat de l’aile par-dessus les moulins, palpite, hésite, choit. Avant-hier, je fus comme enseveli sous la légère avalanche. Je ramassais vingt bonnets, il en tombait mille, et il en tombait d’autres, toujours ! J’ai pensé étouffer. Mais une telle mort ne m’eût pas déplu, parmi les rubans, les batistes et les malines, à cause de cette odeur de cheveux et de nuques, si grisante, que tu sais bien.

— Mais, Robin, dis-je à Puck, il y a une chose que je ne m’explique pas. Tu ramasses les bonnets, à la bonne heure ; une fois ramassés, où les mets-tu ? Si tu as coutume de les ranger sur des tablettes ou dans des tiroirs, comme font les bonnes ménagères, il faut que tu aies un bien grand nombre d’armoires ou de commodes.

Puck éclata de rire.